Archive pour mai 2008

Out, de Natsuo Kirino

Leur constat est le même, ou se ressemble beaucoup : leur ville, leur pays, en tout cas leur environnement, est inhumain. Les personnages féminins souffrent particulièrement, chez elle, des conditions de vie qui lui sont infligée : femmes seules ou accompagnées de maris en lambeaux, ou violents, ou chargées d’enfants, elles travaillent la nuit, dans une usine sordide, au milieux de collègues machos, pour les hommes, ou dominatrices, pour les femmes, en tout cas au milieu des machines implacables qui rythment leur travail, fabriquer des repas pour les supermarchés, qu’elles subissent pour survivre dans la société capitaliste japonaise, qui leur permet de vivre dans des taudis ou des boites à chaussures. Elle partage avec T. une ville : Tokyo, et une interrogation : comment survivre en terre inhumaine ? Etrangement leur « solution » est similaire : pour vivre ici, c’est bien simple, il faut participer à l’effort universel de destruction, à l’autodestruction, et ne plus seulement la subir, puisqu’on ne peut faire comme si la violence n’était pas là et qu’elle ne faisait pas mal. Les personnages alors, révoltés (paradoxaux) contre leur condition de victimes, se lancent à corps perdu (cf. au sens stricte : l’homme machine du premier film de T., Tetsuo) dans les bras de la force réelle, celle de la violence brutale, du meurtre, de la force impersonnel, de la machine etc. Le moins qu’on puisse dire est que ce n’est pas une éthique qui aille de soi. Qui pourrait dire qu’il ne s’agit que d’une mode tokyoïte ? L’inhumanité, dans ces fictions, ne tient pas seulement aux machines qui entourent les personnages (ce ne sont bien, sûr, que des personnages et je ne me reconnais dans aucun des aspects de leur appréciation des sociétés modernes), à la technologie qui repousse les limites de leurs forces, mais à la mécanisation des rapports humains, de travail, de commerce etc. L’humanité plaquée dans les coins. Une des personnages du roman, une fois le meurtre commis, s’efforce de considérer le cadavre comme une chose, pour faire passer la pilule, pour ce dire que ce qu’elle est en train de découper n’est pas un homme, mais l’autre lui répond qu’elle se trompe, pourquoi manquer ainsi de respect à ce cadavre : elle, vivante, peut aussi bien être considérée comme une chose que le cadavre qui souille sa baignoire.
En lisant Out, de Natsuo Kirino
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A propos de Noir, de Coover

Il pose, ne cesse de reposer, la question de la création. Que sont les personnages de roman, comment vivent-ils ? Et les personnages de l’histoire ? La plupart des auteurs (disons) s’efforce de leur donner vie dans un monde cohérent, un corps, un esprit relativement consistant, une personnalité bref, ils s’efforcent de créer des personnages à notre image, ce qu’on appelle le réalisme. Mais que sont-ils vraiment ? Tous les romans noirs possèdent des traits communs, dont certains apparaissent, tant ils sont ressassés, comme des clichés (inutilisable sans humour, à moins de vouloir être la risée des lecteurs). En forçant encore le trait on pourrait imaginer que tous ces romans, ces polars, contribuent à créer un monde identifiable, un monde où les ruelles sont non seulement étroites mais sombres, les néons sont à l’agonie, les pas résonnent dans la ville, avec, peut-être une sirène de police en fond alors que je suis encerclé par un groupe de types armés d’un couteau dont la lame luit faiblement, et reflète surtout l’épuisement de mon espoir de m’en échapper. Plus encore, on pourrait – pourquoi pas ? – faire l’hypothèse qu’en réalité les romans noirs ne seraient que le récit d’événements qui se déroulent (vraiment) dans ce monde sans lumière mais avec putes plus ou moins philosophes, puisqu’il est doté d’une certaine identité. Dans ces conditions la question Qu’est-ce qu’un détective privé dans ce monde ? prend un autre sens. La réponse ne sera pas la même que celle portant sur un détective de notre monde, sans doute en réalité moins romancé que celui du polar (quoi que). En l’occurrence l’auteur nous invite à prendre la place du détective au trench coat et feutre (uniforme obligatoire), non pas en prenant une carte d’enquêteur mais en feignant de nous créer, nous lecteurs, comme on crée le détective. Tu serais donc manipulé comme l’est le personnage ; tu mènerais maladroitement l’enquête au milieu de personnages étranges, énigmatiques, aussi manipulateurs, si possible, que l’auteur, tu suivrais sans cesse de fausses pistes car, contrairement au détective de notre monde qui, je suppose, doit trouver une vérité quelconque aussi rapidement que possible, le boulot du personnage de fiction que tu es est avant tout de suivre de fausses pistes, de subir les rebondissements qui prennent souvent la forme de tabassages en règle, et cela, sans cesse, pour l’éternité… Car la condition d’un personnage n’est pas des plus enviables : on ne sait pas où on va, on ne sait pas pourquoi on fait ce qu’on fait, on est ce qu’on est, on est quotidiennement objet de dérision puisque typé jusqu’à la caricature et prisonnier de lieux communs. Ces quelques pistes et exemples de rapport fiction-réel créature-créateur (il prétend qu’il s’est mis à écrire après avoir lu la Bible, et, c’est vrai, Beckett, on peut ou pas y voir un rapport avec son travail de romancier) conduisent l’auteur – je ne peux sans doute leur rendre justice en ces quelques mots – à construire des romans aux couches multiples et son humour, son sens de la dérision ne retire rien à leur pouvoir stimulant, mais on n’y entre pas toujours avec le même plaisir, selon que le réel (le nôtre, si je puis dire, avec es histoires, celle qu’on se raconte à soi-même ou qu’on a assimilé depuis des années, et qui constituent autant notre culture personnelle que, dans une certaine mesure, notre réalité) est pris à partie, ou que la fiction se regarde fictionner.

(à propos de Noir, de Robert Coover)

Autre chose sur le site du FFC.

A partir de Haze, de Tsukamoto

A quoi ressemblerait ton enfer ? Qu’est-ce qui l’habite ? Ton père, ta mère, ton voisin, ton prof, un type que tu n’as vu qu’une fois mais dont l’image reste poisseuse, ta femme, ton ex, ton patron, une armée de patrons qui cherchent à te faire bouffer tes oreilles et à t’arracher les yeux, ou les classiques mais virulents démons de tes cauchemars ? Dans celui-ci il est seul, du moins c’est ce qu’il semble, même s’il semble craindre la présence de quelque chose planqué dans l’ombre, une vague lueur jaunâtre atteint difficilement son visage, la sueur qui le recouvre, plutôt. A vrai dire, il est paniqué. Où est-il et pourquoi ? Dans des égouts, au milieu de tuyauteries sans fin ? Ces jambes qui traînent appartiennent-elles au visage qu’on a aperçu, ou l’inverse, ou n’ont-elles rien à voir et sont-elles douées du pouvoir de se mouvoir par soi-même ? Les membres d’arrachent ou se dédoublent, semblent vivre leur propre vie, à nos dépends. Cette impression sûrement n’est pas des plus agréables. Le démon qu’on vient d’apercevoir, ou qu’on a cru apercevoir, est-ce vraiment la bête qu’on croit, ou seulement le personnage qui essaie de fuir ? Qui est le monstre qui le torture, qu’on n’aperçoit pas, s’il y en a un ? Il doit bien en avoir un puisqu’il pisse le sang et qu’il aperçoit dans mouvements, et qu’il a bien fallu que quelqu’un l’amène ici. Dans ton enfer, serais-tu contraint de plonger dans une mare de sang où trempent les membres de tes congénères, qui ont peut-être eu la même idée que toi : plonger dans ton angoisse pour ressortir de l’autre côté, ou bien ton enfer serait-il moins spectaculaire, moins horrifique ? Est-ce que quelque chose, que tu ne peux voir, te frapperait sans cesse l’arrière du crâne sans que tu puisses bouger, mais seulement gémir ? Est-ce que tu glisserais le long d’un tuyau auquel tu pendrais par tes dents ? Et s’il y avait quelqu’un dans ce trou, est-ce qu’il chercherait à te bouffer le crâne ou est-ce qu’il serait possible d’unir ses efforts pour s’échapper ? S’échapper de l’enfer, drôle d’idée ? Est-ce qu’il pourrait servir de décor à une belle histoire d’amitié genre « l’amitié ne s’éprouve vraiment que dans les moments les plus horribles de l’existence » ? Une comédie alors. Lui ne sait pas où il est et ne se souvient de rien, mais il rencontre une femme, une femme qu’il connaît même s’il ne s’en souvient, qui l’incite à la suivre car elle pense connaître le chemin qui conduit à la lumière ou juste ailleurs, ou quelque chose comme ça, même s’il est probable que sur ce chemin ne se trouve que la chose, celle dont le comportement explique la présence de ces bras arrachés de leur tronc, et ces membres déchiquetés. Son seul souvenir, sa seule vision : des jeunes gens se font massacré. Et quel rôle jouait-il dans cette scène ? Est-ce qu’il faut mériter son enfer ? Quel serait mon rôle dans mon propre enfer, celui de la victime, ou serais-je contraint de me comporter comme une merde pour l’éternité, de faire souffrir, et de ne pas pouvoir le supporter, ou bien est-ce que les tortionnaires, dans cet enfer, sont-ils finalement dans un état de liberté totale et attendent simplement qu’on leur fournisse de nouveaux corps pour leurs expériences. Est-ce qu’en enfer on peut assouvir tous ses délires de puissance jusqu’à s’étouffer sans dans son pitoyable rire-sanglot de porc repus ? Un enfer libéral, en somme. Un bel enfer à son image. Peut-être qu’on a le choix entre différentes destinations, qu’on peut faire un peu de tourisme, jouer un rôle, puis l’autre, porter le déguisement du démon du cercle de l’enfer qu’on préfère (rime pour un slogan, pour encourager l’économie du tourisme dans l’au-delà, la concurrence est rude), à condition de ne pas y prendre de plaisir, évidemment, même pervers ou simplement ambigu.

(Hier j’ai regardé Haze, de Tsukamoto)

Programmé

Un des thèmes du livre est manifestement la question de l’identité, de la personnalité. Criminel, on cherche à l’effacer, en nettoyant son esprit des traces de son existence passée, pour le remplacer par un bon citoyen, de toute façon sans histoire. C’est comme une mise à mort, mais cette opération présente l’avantage indéniable de ne pas priver la nation de deux bras propres à produire. Sauf qu’il reste des traces de l’ancienne personnalité, et donc les deux esprits vont devoir se battre entre eux pour survivre, de préférence seul, dans le corps original. Il aurait pu aborder la question de l’identité en laissant entendre qu’il est impossible de supprimer l’esprit en laissant le corps, l’esprit n’étant pas logé dans le cerveau comme dans une cabine de pilotage, mais étant façonné par le corps, pour supprimer l’esprit il faudrait alors effacer le corps qui va avec. Ça aurait peut-être pu servir de ligne pour une œuvre nuancée. Non, il préfère conserver un parti pris dualiste, et même l’accentuer pour le rendre un peu plus spectaculaire. Non seulement le passager indésirable peut prendre possession du corps du personnage dans le même sens que nous autre possédons nos corps et pouvons le bouger si on le souhaite, ou parce que notre patron nous l’a ordonné, mais il étend les pouvoirs de sa volonté à : provoquer des douleurs, jouer avec les muscles comme s’il tirait, de l’intérieur du crâne, sur un jeu de ficelles, ou même faire comme s’il serrait son propre cœur à pleine main. Evidemment que l’intérêt de la science fiction tient largement à son exagération de ce qui est, en l’occurrence l’idée qu’il pourrait être judicieux de lessiver le cerveau de criminelles pour en faire des individus intègre, d’accord mais l’objectif devrait quand même être de parler de nos corps et, au fond, de notre politique. On remet en cause tout ce qui semble circonstanciel et accidentel, on le remplace par tout à fait autre chose, pour mieux souligner les traits du réel qui semblent essentiels à l’auteur, quelque chose comme ça. Dans ce cas donc, lorsqu’il cherche à nous imposer le détail d’un mécanisme de la volonté, on ne sait plus de quoi il parle et on est tenté de dire : de rien, il produit de la fiction sans fond, et on n’est plus seulement agacé par les explications « scientifiques » interminables, mais on se dit qu’on perd son temps, qu’on ne voit pas de quoi il parle. Mais bon, ce n’est pas forcément désagréable de ne pas être dominé par un bouquin et le talent de son auteur. On ne peut pas s’identifier à son personnage ontologiquement trop bizarre, mais on s’identifie au moins à la faiblesse de l’auteur.

En lisant L’Homme programmé, de Robert Siverberg.

Echange Pialat – Depardieu

Il lit sans doute trop. Il joue trop aussi, il se laisse emporter par le plaisir de faire résonner la bonne tirade dans les micros attentifs. On lui demande de parler d’un de ses maîtres, d’un homme qui a fait qu’il est ce qu’il est, mieux qu’un père, mais, devant la caméra, il ne peut s’empêcher de jouer la comédie, d’une autre façon qu’au quotidien quand il bosse, où le texte lui est fourni, où son jeu est dirigé, non, cette fois il essaie de dire son propre texte, il essaie de se prendre pour un semblable de l’auteur qu’il admirait, pourtant on ne peut s’empêcher de se dire que tout ce qu’on voit c’est qu’il joue encore. Il essaie de dire quelque chose de sensé mais il n’arrive qu’à associer des idées éparses, sans apporter de fond à ses phrases, sans parvenir à produire autre chose qu’un ensemble désarticulé. Cette impression qu’il reste à la surface. Il dit lui-même, tout en lisant Saint Augustin, que dans son métier le risque de tomber dans la connerie est permanent, et même si d’aucun ricanera en repensant à tous les navets dans lesquels il a joué, en le voyant enfiler les phrases dans le vide, sans consistance apparente, on ressent une telle tristesse pour cet homme qui a rencontré le succès, qui a joué pour certains des plus grands cinéastes, mais qui finalement regrette de n’avoir donné que son apparence à ce qu’il y a de plus solide et d’éternel. Je l’imagine en train de lire sans cesse ce genre de texte de philosophie ou de théologie, d’une beauté et d’une densité incroyable, et, en tant que lecteur, je le voie se sentir un moment l’incarnation de cette pensée, comme s’il jouait à être l’auteur de ce qu’il lit, et je vois sa tristesse, quand il arrête et que l’impression s’évanouit, qu’il se rend compte qu’il n’a pas compris ce qu’il croyait saisir instantanément, au moment où sa diction soulignait chaque accentuation et chaque nuance de sens, qu’il projetait chaque intonation. Est-ce qu’il éprouve la sensation de disparaître en même temps qu’il arrête de lire, est-ce qu’il a l’impression d’être resté au niveau de la syntaxe du texte, sans atteindre sa chair, lorsqu’il n’a plus en tête que ses propres pensées, une succession de phrases creuses, pleines des grands mots qui restent de ses lectures. Ça pourrait donner envie de chialer un truc comme ça, mais pas forcément de tristesse, mais au contraire de sympathie et de compréhension.

Une interview de Depardieu en bonus de Sous le soleil de Satan de Pialat

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Il ne raconte pas les crimes. Il ne nous révèle rien sur la paniques des victimes, ne nous dit rien de l’adrénaline, les tentatives de fuite, les cris. On ne voit que le résultat : les rapports d’autopsie, les décisions d’enterrer ces femmes dans la fosse commune, comme les flics on se trouve devant le fait accompli. Il préfère nous faire suivre les types qui, eux, survivent, les flics, les criminelles, les femmes qui protestent, ou pas, les Américains venus là, parfois, pour retrouver une femme qui a disparu. Il ne s’attarde pas sur le spectaculaire, les rapports d’autopsie, s’ils révèlent évidemment les violences subies par les femmes, soulignent plutôt l’indifférence de celui qui rédige, c’est son métier, des rapports relativement détaillés, mais la plupart du temps lacunaires même si toujours, forcément, froidement morbides. Il ne nous dit que peu de choses des romans qu’écrit Archimboldi, mais on le voit naître, se battre, ne pas se battre, commencer à parler, voyager, lire, faire l’amour, on l’aperçoit à sa table, il cherche une machine à écrire, il vieillit, comme toutes les personnes qu’il connaît, comme ses maîtresses. On ne sait rien ou presque des théories au sujet desquels les spécialistes se querellent, mais on les voit eux aussi, à leur façon, baiser, chercher, se débattre, douter, devenir fous, esquiver la folie. Il ne s’attarde pas sur les constructions verbales et son style est le plus souvent, quand il ne rend pas le discours de certains personnages verbeux, direct. Il nous parle, nous raconte une histoire, nous montre quelque chose, mais ne semble pas réfléchir au langage lui-même, ce qui l’intéresse c’est la chair, c’est dire le corps, dire l’absurdité ou plutôt la bêtise des ratiocinations, des histoires qu’on se raconte à soi-même. Le plus souvent on pourrait dire que personne ne fait rien, et, bien installés dans notre rôle de lecteur, on voudrait qu’ils se bougent, se révoltent, prennent la décision qui s’impose, brisent les conventions qu’on déteste, c’est un peu tout ce qu’on se dit mais bien sûr si on fait comme l’auteur et qu’on regarde dehors, et qu’on se regarde vivre, travailler, lire, quoi que ce soit, on se demande si ce qu’on fait c’est bien quelque chose, plutôt que rien. Il faudrait peut-être faire la liste de tout ce dont, dans le livre, on ne sait rien, ou du moins tout ce que le narrateur ne raconte pas directement, les meurtres, les théories, certains personnages qu’on ne connaît que par leurs textes lus par d’autres personnages, ou les histoires vraiment racontées par les personnages, sans le filtre ironique du narrateur, les œuvres ou seulement un passage de l’œuvre d’Archimboldi, et que signifie exactement ce titre ? Encore une fois, comme les personnages et sans doute d’autres êtres moins fictifs, on a le sentiment de rester coincé à la surface des choses, une surface seulement translucide, qui nous laisse deviner qu’il y a bien quelque chose là derrière et qu’on pourrait avoir envie de voir de plus près, mais quel effort serait exigé de nous pour nous approcher du cœur, s’il y en a bien un ? Car en plus de tout son ironie se porte aussi, comme d’autres, sur l’écriture de la fiction, et il rend compte par exemple de pensées que les personnages, en réalité (c’est bien de ça aussi qu’il s’agit), ne pourraient pas avoir, ou des pensées qui sont des constructions sans fondement, juste de la pure affabulation, utile pour combler l’ignorance, ou parce que c’est amusant, de s’imaginer ce qui a pu se passer, quand on n’en sait rien, ou trop peu, et l’imagination est un des ressorts qui nous poussent à essayer d’approfondir l’enquête.

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J’annonçais hier à un pote que j’étais sur le point de terminer la lecture du bouquin, et quand il me demandait si ça me semblait toujours aussi bien que les précédentes fois où on en avait parlé, je lui répondais que oui, mais que je craignais que ça finisse, comment dire, en queue de poisson. J’aurais pu ajouter que je n’en voyais pas la fin, qu’il n’y en a sûrement pas, ou répéter que de toute façon, on s’en fout de la fin, ce qui n’est pas tout à fait vrai car quand même, le goût qui te reste dans la bouche une fois le bouquin fermé filtre aussi les sensations que tu avais reçues jusque là. Et il s’agit bien de goût, et de ce qui reste. Car si moi la lecture m’a demandé des semaines, à force de mettre bouts à bouts des moments éparses de lecture, son écriture a pris des années, alors il est logique que le moment de terminer le livre soit aussi celui de se poser la question de ce qui va en rester, de l’héritage que va léguer l’auteur au lecteur. On aimerait être digne de ce genre d’héritage, et on s’imagine qu’il faudrait, pour ça, connaître en détail l’œuvre, prendre pour la lire le temps qu’il a mis pour l’écrire, et non se contenter de seulement passer d’un mot à l’autre en attendant la fin. Est-ce qu’on peut voir, depuis le point de vue de la dernière page, une fois lue, dans ce formidable amoncellement de mots, forts et quotidiens, de gestes, de décors et de réflexions, quelque chose comme une farce ? Le narrateur, souvent, ne laisse pas ses personnages se prendre trop au sérieux. Dans la première partie par exemple, le plus souvent les histoires que racontent les personnages (qui racontent leur vie) sont racontées de façon indirecte, par le narrateur, qui bride ironiquement les élans et les tentations lyriques du conteur. C’est un trait de pas mal de grands, d’insister sur la nécessité, de parler de l’essentiel, du fondamental, du tragique, du sanglant du douloureux, mais de chercher à ne pas le faire trop sérieusement parce que de toute façon on est au final bien incapable de dire quoi que ce soit de décisif ou définitif à ces questions mystérieuses et de toute façon manifestement absurdes, à moins de consentir à s’abandonner à la platitude, c’est pour ça qu’il vaut mieux encore faire un pied de nez à tout cette gravité, ou un bras d’honneur j’en sais rien, bref tout sauf avoir l’air d’un professeur de philosophie (comme on s’imagine parfois les vieux professeurs de philosophie bien à l’abri de l’air ambiant dans leur système bien clos en bois dur). Le roman évoque plusieurs types de littérature, le premier est l’objet universitaire, qui n’est pas l’œuvre écrite, qui n’est pas non plus celle du lecteur à qui on s’adresse. Quatre pauvres types, trouvent à regonfler leur amour propre dans la production de théories littéraires, trouvent dans l’exercice du commentaire le moyen d’exister, et surtout d’effacer leurs tares, leur vie concrète, sexuelle, les conditions véritables de leur survie. Ils dressent donc, au début, entre eux et le monde un voile de mots et de conceptions, qu’ils devront abandonner, ou qu’ils laisseront naturellement tomber, quand reprendront le dessus leurs pulsions, leur besoin d’exister autrement, avec leur corps, de vivre un peu plus. Il y a aussi les littérateurs professionnels, à la recherche de sujets pour faire un succès, mais c’est aussi à leur vie, à leur survie, que B. s’intéresse, pas à leurs œuvres, pas plus qu’on ne sait en quoi consistent les théories littéraires des universitaires pédants qu’on a, pendant un certain temps, juste envie de gifler comme on a souvent envie de se frapper soi-même, pas seulement histoire de se donner un coup de pied au cul pour repartir de l’avant, mais plutôt pour s’envoyer bien loin de ce qui constitue notre quotidien, et ses saletés d’obligations et contraintes, car on a toujours l’impression qu’on ferait vraiment quelque chose, si on n’était plutôt obligé de faire ça. Si on nous montrait la chaîne des actions à accomplir pour faire ce qu’on veut ou ce que, finalement, on doit, et donc qu’il n’y aurait plus qu’à s’y mettre, est-ce qu’on ne mettrait pas justement en avant les obligations pour masquer notre lâcheté. Tout casser et en même temps mettre hors d’état de marche la machine à bonne conscience. Dans le roman on voit les flics se planter, et notre expérience en matière d’enquêtes policières, acquise par le visionnage d’heures de séries, téléfilms ou films policiers, sans parler des livres, nous souffle bien que là il se trompe dans sa déduction et qu’il ne résoudra pas l’affaire en s’y prenant comme ça, et le narrateur s’amuse à nous montrer les faux raisonnements et la négligence, l’indifférence et parfois le cynisme de ces flics, ou des autres, des narrateurs peut-être qui, comme les voyantes séniles à la télévision, se contentent de signaler l’existence du mal, sans s’impliquer physiquement dans le combat. On voudrait bien se dire que les oeuvres qui se coltinent avec la violence et la beauté servent à autre chose qu’à tromper notre ennui, qu’elles nous donnent autre chose que ça, qu’elles ne nous fassent pas seulement rire ou pleurer ou tu vois ce que je veux dire. En fait je ne sais pas ce que j’en attends. Le sentiment d’avoir fait quelque chose ?


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