Archive pour décembre 2008

La Séparation

Contrairement aux apparences, il ne s’agit pas d’un livre de science-fiction. Ces apparences sont pourtant lourdes : il est publié dans la collection Folio SF, il a reçu le prix de la British Science Fiction Association, le prix Arthur C. Clarke et le Grand Prix de l’Imaginaire. Mais si ce roman relève de la science-fiction, on pourrait en dire autant de Richard Powers.

Tout se passe, ou presque, entre 1936 et 1945. Aucun personnage n’a eu à voyager dans le temps pour rejoindre cette période, et, franchement, si tu devais voyager dans le temps, est-ce que c’est à Londres, fin 1940- début 1941, que tu partirais ? La technologie est celle de l’époque, exclusivement tournée vers la guerre, et les machines les plus évoluées sont peut-être les bombardiers Wellington.

C’est surtout l’histoire de deux frères. C’est une histoire de doubles. En effet, les deux frangins en question, J.L. Sawyer et J.L. Sawyer, Jacob et Joseph, sont jumeaux. En 1936, ils participent aux Jeux Olympiques, dans la discipline toute british de l’aviron, en double. C’est à l’occasion de cette manifestation que leurs chemins se séparent, en particulier à cause d’une femme (est-ce qu’elle ne les aimerait pas tous les deux, par hasard ?). La suite de leur destin résulte de cette séparation, les actes de l’un étant le négatif de ceux de l’autre. Ainsi Jack (à moins que ce soit Joe, je les confonds toujours) s’engage dans la glorieuse RAF. Il est chargé de bombarder les villes allemandes, ce qui donne d’assez belles pages sur un autre parallèl

e, entre les bombes qu’il largue, et celles qui tombent sur les demeures britanniques, lâchées par l’ennemi allemand. Joe, quant à lui, est objecteur de conscience et s’engage dans la Croix Rouge, même si parfois l’envie d’en découdre avec l’ennemi allemand se fait plus pressante que sa haine de la guerre.

D’autres jeux de reflets apparaissent dans le roman : des sosies, ceux de Churchill et de Rudolf Hess. Leur multiplication provoque bien sûr des confusions chez les personnages qui sont les témoins des allers et venus de chacun. Ils prennent l’un pour l’autre, les soupçonnent de vivre de doubles vies. La confusion ainsi n’est pas seulement celle des sentiments des personnages, à l’égard de la femme qu’ils aiment, du rôle qu’ils peuvent jouer dans le conflit, mais l’Histoire semble elle-même finir par suivre deux chemins distincts, et on avance dans le roman en se demandant comment on va pouvoir réparer tout ça : les jumeaux sont amenés à jouer un rôle dans les négociations que souhaite mener Rudolf Hess pour mettre fin à la guerre avec les Anglais : toutefois, alors que l’un, pour une raison qu’il faut sans doute découvrir à la lecture, contribue à la fin définitive des négociations avant qu’elles aient commencé, l’autre assisterait dans les semaines qui suivent à la signature d’un accord de paix entre les deux pays.

Les deux frères sont comme les deux possibilités d’une même substance, et provoqueraient la séparation entre deux possibles cours de l’histoire : celui qui est le nôtre d’un côté, celui qui aurait pu advenir, si les négociations de Hess avait abouties à la signature d’un armistice. L’emploi du conditionnel s’impose car l’auteur ne nous laisse pas vraiment savoir dans lequel monde se déroule son roman. D’autres détails troublent encore la conscience historique du lecteur, comme cette mention des livres que pourrait écrire l’historien, qui réunit les documents qui composent la quasi intégralité du livre « il comptait écrire une histoire sociale des Etats-Unis depuis 1960/61, époque où Richard N. Nixon était devenu Président, jusqu’à la fin du mandat d’Adlai Stevenson. Nixon, élu sur la foi de déclarations de guerre du genre «rendez-nous nos p’tits gars », avait en réalité multiplié par deux ou trois la présence militaire américaine en Sibérie. » On ne se sent pas chez nous. Mais ce genre de précision n’est sans doute là que pour nous tromper, nous faire douter de l’issue du livre, et on se demande presque, finalement, si cet historien n’est pas le fruit des hallucinations de certains personnages.

Il ne s’agit pas du tout d’une uchronie à la Dick dans Le Maître du Haut Château, où tout est clair : les Japonais dominent les Etats-Unis, et ont remporté la guerre mondiale avec les Allemands. C’est peut-être « un peu gros » pour être considéré comme de la littérature classique. Pas mal du tout.

La Séparation, de Christopher Priest, en Folio SF.

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Nuit de Fureur

C’est d’abord un polar. On se lance dans l’histoire d’un tueur irascible, nerveux, bref dangereux, prêt à suriner le passant qui rentrait chez lui, après être passé par la librairie du quartier. Il est chargé d’une mission, plus ou moins claire, qu’il se sent capable d’accomplir, conformément à sa réputation, mais qui le rend méfiant. Il se demande quelles sont vraiment les intentions du Patron. Mais le décor bien connu, celui du Noir de Coover, ne tient pas debout. Certes, le tueur, Little Bigger (ou Bigelow), est alcoolique et tient à ce que son costume soit impeccable (surtout les chaussures), mais il est tout petit (1,5 mètre), et, même s’il est censé avoir dans les trente ans, ses dents ne sont qu’un lointain souvenir (il porte des dentiers, bien sûr), et il n’y voit plus guère. Le fait que tout le monde le prenne pour un gamin passe encore, sa bizarrerie tient surtout à certains de ses goûts :

« En l’observant du coin de l’œil, je vis que je ne m’étais pas trompé au sujet de sa main gauche : ses doigts étaient bien déformés, tournés vers l’extérieur. Elle n’en avait pas l’usage intégral, et elle s’évertuait à me le cacher. Malgré ça, cependant, et malgré sa jambe – quelle qu’ai été sa difformité – elle avait quand même beaucoup pour plaire.
Toutes ses corvées ménagères et ses efforts respiratoires lui avaient donné une poitrine qui passait aussi inaperçue qu’un barbu dans un pensionnat de jeunes filles. Et ses slaloms sur une béquille n’avaient pas fait de mal à son postérieur. (…) ».

Quelle joie pour le narrateur, et le lecteur, de découvrir au fur et à mesure d’autres étonnantes difformités (splendides assurément).

Le personnage essaie de se fondre dans le décor de la petite ville où se trouve sa cible, ce qui n’est pas forcément bon pour son moral, ni pour sa santé mentale : « Chaque jour, je perdais un petit morceau de moi-même », dit-il. Progressivement, il se fait bouffer par sa paranoïa, sa gêne relative face à l’expression de sa libido hors du commun, et les difformités morales des habitants, leur cynisme ou leur bêtise. Ce qu’il faut que tu saches est qu’à mesure que le roman progresse, il ne peut plus être question de mission, de cible, de Patron, ne reste plus que le noyau brûlant de la folie, une folie pure, furieuse et sublime.

Ce n’est pas à moi de raconter ce qui se passe au cours de l’intrigue. L’important, le fascinant, tient au parcours mental du personnage, et aux petits détails de ses relations avec les autres, plus qu’à toute autre chose. Il faut aussi faire remarquer que le « goût » pour les mutilations et autres difformité, sans parler de la folie, n’est pas sans faire penser à certaines des œuvres de Brian Evenson. Je ne crois pas qu’il renie cette référence.

Nuit de Fureur, de Jim Thompson, est publié aux éditions Rivages/Noir. A ma connaissance ce roman, contrairement à d’autres, n’a pas fait l’objet d’une adaptation au cinéma, mais seulement en BD, dans une collection créée par Casterman et Rivages. Il paraît que c’est bon.

Fear of the Dark

Les polars ne sont pas faits pour les libraires. Je ne parle pas de commerce : comment réagirais-tu, un flingue sur la tempe ? Peux-tu seulement croire que la lecture des classiques du genre te serve d’entraînement ? Voilà ce je que je te conseillerais, si jamais il existait une raison pour que tu m’écoutes : tiens-toi aussi éloigné que possible de ce genre d’intrigues, sources d’ennuis infinis, et dangereux en plus. Tu es froussard, tu as peur du noir, et tu risques de te retrouver ligoté au fond de ton garage, pétrifié de terreur. Alors si ton neveux, un truand notoirement raté, comme tu le sais, frappe à la porte, il ne suffit peut-être pas de l’envoyer chercher refuge ailleurs que dans ta librairie : déménage. Imagine s’il disparaissait et qu’on vienne te demander des comptes. Non, décidément, reste extérieur à tout ça, les livres sont bien là, posés sur leurs étagères, crois-moi, il vaut mieux éviter la fréquentation des truands de Watts, même si tu y as grandi (imaginons), et que tu t’es fait ta petite réputation, que toutes les filles parlent de toi avec envie. Ce n’est sûrement pas pour tes qualités guerrières. Regarde-toi, la première chose que je décrirais, dans un roman dont tu serais le héros, c’est le système complexe que tu as installé dans ta librairie, pour voir venir et surtout fuir le moindre danger. Quoique, avec ton sens de la formule et ta culture tu pourrais peut-être trouver des répliques qui nous fassent marrer. Ta peur aussi nous amuse, personnellement je la comprends, mais ce n’est pas comme ça qu’on va faire un grand roman noir. Heureusement que tes amis savent se battre et ne trébuchent pas quand un simple sniper leur tire dessus, ne craignent rien. Bref, je change d’avis finalement, même si je t’aime bien, on pourrait faire un bon roman en te regardant t’enliser dans les emmerdes que tu essaies de toutes tes forces d’esquiver.

Fear of the Dark, du grand Walter Mosley


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