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Extrait de la Mort volontaire au Japon

Rien que pour toi et parce que c’est la pause, le passage auquel je pensais en faisant une allusion au geste suicidaire de Mishima.

Il est certain que Mishima ne se berça jamais du faux espoir de réussir : quel miracle aurait pu le sauver ? D’emblée, son intention fut suicidaire, et toute l’aventure politique, d’ailleurs ardente et sincère, dont il enveloppa son vœu de mort semble avoir été concerté en vue de la conclusion : procédé de romancier habitué à construire une intrigue à rebours.

(…)

Dans le dernier acte de Mishima, ce fut alors la seconde scène, celle du balcon. Il apparut là, au plein soleil de midi juste, surplombant d’une dizaine de mètre cette foule bruissante d’étonnement. On vit sa petite silhouette sanglée dans l’uniforme de son invention tout à coup sauter sur le parapet, se redresser. Les poings sur les hanches, il se lança dans sa harangue. Le silence absolu qu’il avait réclamé n’est plus de notre époque : les hélicoptères de la police et de la presse, les allées et venues des voitures, les sirènes des ambulances à plusieurs reprises étouffèrent son discours. Mais l’eût-on parfaitement entendu, on ne l’aurait pas mieux compris, ni mieux reçu. Ses considérations sur l’article 9 [qui veut que le Japon n’entretienne plus d’armée], sur l’esprit national, sur l’idéal militaire, sur la décadence moderne, parurent confuses, abstraites. Son appel au peuple des soldats ne recueillit que leur indifférence et leur hostilité. Des sarcasmes, des quolibets lui répondirent : « Descends de là-haut ! », « ça suffit ! », « il est fou ! ». Ce projet de rébellion militaire en vue d’imposer l’abolition de la Constitution fut aussitôt perçu pour ce qu’il était : une chimère de fiction politique. Mishima s’impatientait : « Silence ! Ecoutez. Un homme fait appel à vous. Etes-vous des hommes ? Des hommes de guerre ? Est-ce qu’un seul parmi vous se lèvera avec moi ? » Cette question lancée à pleins poumons : êtes-vous des hommes ? (et toi, es-tu un homme ?) c’est précisément celle qui, venue de son inconscient, avait inquiété toute sa vie d’une fascination de la virilité. Son imminent sacrifice serait seul capable de lui apporter une réponse, et de lui imposer silence. L’homme qu’il cherchait, c’est en lui seul qu’il aurait à le trouver, dans son ventre ouvert, pour le produire aux yeux de tous. Il eut alors des paroles de résignation et de mépris : « je vois que vous n’êtes pas des hommes. Vous ne ferez rien. Je ne me fais plus d’illusions sur vous. » Pour finir, il cria trois fois « Tenno Heika banzai ! Vive l’Empereur ! » Bras écartés, ses mains gantées de blanc tendues au ciel. Puis on le vit disparaître.

(…).

Je préfère ne pas citer le récit du seppuku en lui-même, qui n’est pas beau du tout.

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Seppuku et dictature : en lisant La Mort volontaire au Japon, de Maurice Pinguet

L’occident ne manque pas de cas ou de récits de suicides. Toutefois, comme le montre Maurice Pinguet, la société japonaise se distingue, en particulier des cultures chrétiennes, en laissant une place de choix, dans son éthique, à la mort volontaire. Il fallait par exemple accomplir certains rites pour se tuer dignement : c’est le fameux seppuku. L’auteur se plaît d’ailleurs à rappeler que le suicide, en occident depuis la fin de l’antiquité, est plus ou moins considéré comme l’acte d’un possédé (par opposition à certains Grecs, les stoïciens, pour qui savoir mourir au bon moment est pour ainsi dire un art, une marque de sagesse). Bien sûr, là-bas comme ici, il arrive qu’on se tue dans un mouvement de désespoir : parce qu’il est impossible de vivre comme on est ou comme on veut être, parce que nos désirs ou aspirations sont incompatibles avec les institutions en présence. Ainsi ces couples qui se noient parce que la rigidité des lois du mariage « arrangé » empêche de vivre un amour libre. La différence n’est pas là, mais tient d’abord à ce qu’au désespoir premier s’ajoute pour les cultures de type chrétien (entre autres), le désespoir que provoque l’interdit de ce tuer. On est effondré de ne pouvoir vivre, et torturé de ne pouvoir mourir., selon Pinguet. Non seulement on se tue, mais, en plus, avec mauvaise conscience. Les cultures de la mort volontaire se manifestent également dans la différence de perception ou de signification qu’on attache au geste : dans un cas c’est la conséquence d’une aliénation, dans l’autre le fruit d’une mûre délibération (véritable mort volontaire).

Maurice Pinguet s’attache à décrire les conditions de possibilité, culturelles, de cette différence d’appréciation du suicide, et pour cela il cherche à établir la généalogie (il se réclame explicitement de Nietzsche, entre autres – Hegel occupe une belle place) de cette conception de l’acte, qu’on a longtemps considéré, au Japon, avec respect et admiration. L’auteur cherche d’ailleurs dès le début, ou presque, à distinguer sa démarche de celle des sociologues : il s’agit de philosophie, de chercher les sources des valeurs et du sens accordés à l’acte de se tuer, et par suite, peut-être, à celle de la vie.

En expliquant, Pinguet cherche non seulement à nous rendre les conceptions des Japonais moins étranges, mais met en avant la supériorité qu’il décèle dans la perspective japonaise, qui fait de l’acte de se tuer un fruit de la volonté parmi les autres, qu’il n’est pas nécessaire de condamner, mais qu’au contraire il est sain de permettre. Ainsi le livre s’ouvre-t-il sur le « hara-kiri » de Caton l’ancien, qui décide de se tuer lorsque la République laisse sa place à la tyrannie : si ses amis s’étaient retenus de se lamenter face à cette décision, son geste aurait été moins difficile. De toute façon sa volonté était fixée et pleinement assumée, inutile d’en rajouter, si l’on peut dire.

Bon d’accord, mais comment convaincre qu’il est admirable de s’ouvrir le ventre et de répandre ses entrailles sur le sol en attendant la fin ?

Le suicide est vertueux. On se tue par devoir. L’origine c’est ça : dans une bataille un grand chef est en train de perdre la bataille et il sait que, conformément à la tradition, on va lui couper la tête et, pour éviter tout risque de représailles au cours des siècles à venir, toute sa famille : « il ne suffisait pas de tuer les chefs vaincus, il fallait anéantir leurs enfants, leurs petits-enfants, héritiers de leur vengeance. » Comme s’il prenait acte de sa défaite, le guerrier, plutôt que tendre le coup au sabre de l’ennemi, dans un dernier sursaut d’orgueil, lui retire le plaisir de le trucider : « en se tuant, les chefs dérobaient à l’ennemi non certes sa victoire, mais bien son triomphe. Ils échappaient aux pires humiliations, suivies d’une mort certaines. » L’héroïsme est incontestable; il faut certes une volonté hors du commun pour s’enfoncer un sabre dans le ventre avec sang-froid, en toute conscience, et après délibération logique, comme ne cesse de le répéter Pinguet. Certes, certains mauvais esprits ont pu chercher à montrer que se battre jusqu’à la mort était encore plus grandiose que se tuer, mais le seppuku avait un attrait indéniable sur nombre de guerriers. On raconte qu’en 1333 plus de 400 soldats sont passés par le fil de leur propre lame, en même temps ou presque. Certes, ce genre de sacrifice de soi peut faciliter les transitions politiques d’un régime à l’autre, comme l’interprète Pinguet au sujet de l’ère Meiji et de la disparition du statut privilégié des samouraïs, qui préférèrent se sacrifier, et permirent ainsi un changement de régime.

Cette attitude, et son acceptation comme norme, est le résultat de l’impossibilité de tout pardon ou rédemption, sous quelque forme que ce soit. C’est en outre un des principes qui a justifié la tyrannie exercée par la classe guerrière sur le reste du peuple. Moi, grand samouraï que je suis, je peux te trancher la tête si je constate que tu agis mal. En effet, si moi j’agissais mal, je m’ouvrirais le ventre. Si le pardon est impossible, c’est d’ailleurs aussi (et c’est la source) qu’on ne considère jamais l’intention d’un acte, mais seulement l’acte lui-même et ses conséquences. Ainsi, un samouraï pouvait nous montrer qu’il avait bien quelque chose dans le ventre pour des vétilles : « une négligence était réputée humiliante, elle se vivait comme une honte à effacer. Il arrivait qu’on se tuât pour expier une étourderie. » Cette attitude n’était pas sans contrepartie contre ceux qui n’avaient sans doute pas grand-chose à faire du goût des guerriers pour la mort : « cette rigueur disciplinaire s’inscrivit dans les lois et s’étendit aux gens du commun : en cas d’accident mortel, un édit de 1742 prescrit la décapitation du conducteur qui n’a pas su diriger sa charrette ! » Et c’est qui subit les conséquences de l’intransigeance dont s’honorent les types armés de katanas ? Ce n’est pas pour rien si seuls les samouraïs pouvaient s’honorer d’un hara-kiri.

Le sens de l’honneur n’était pas sans avantage pour le pouvoir dictatorial en place, et autrement dit le shogun. Les samouraïs devaient en effet obéir à leur chef suprême, qui pouvait exiger d’eux qu’ils s’assurent du tranchant de leur lame sur leur propre abdomen. Le souverain disposait ainsi d’un moyen redoutable pour maintenir l’ordre malgré la vigueur potentiellement turbulente de ses guerriers.

Le lien entre le régime politique et la pratique du seppuku est d’ailleurs sensible dans la réception du suicide de Mishima, du moins dans son pays : « le malaise l’emporta sur l’admiration : on voyait trop ce que l’acte avait eu de factice et d’emphatique. » La présence des journalistes au moment du passage à l’acte ne justifie pas seule ce sentiment, et n’est qu’un des éléments accentuant l’anachronisme du geste : il se tue au nom de l’empereur, alors que celui-ci a déjà renoncé (depuis plus de 20 ans) à tout rôle, politique ou symbolique., qui justifiait ce genre d’extrêmités. Maurice Pinguet ne peut que le souligner, malgré son admiration pour la manifestation du courage : « kitsch et rétro : la tradition n’est plus que sa propre parodie. »


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