Archive pour août 2008

Le Temps où nous chantions, 3/3

Leur monde, réel chez eux, mais utopique et impossible dehors, est donc plein de nuances. Il n’existe pas deux couleurs, le blanc et le noir (alors qu’à l’extérieur tout ce qui n’est pas blanc est censé être noir), mais une multitude de teintes, de tonalités subtilement différenciées. Le territoire où trouvent à s’accorder ces nuances, du moins dans l’enfance, est musical. C’est un jeu de permettre aux tessitures de s’accorder, aux mélodies de se métamorphoser en d’autres, de fusionner, de s’harmoniser. Les parents, qui se rencontrent lors du concert historique de Marian Anderson en 1939, l’homme ayant entendu la femme chanter dans la foule, créent sous leur toit une bulle musicale, et les enfants n’ont pas de jeu plus naturel que chanter les arias des classiques, chanter en chœurs qui s’élèvent au dessus de la mêlée de l’histoire à laquelle ils sont tout simplement sourds, ou plutôt à laquelle ils s’efforcent de faire la sourde oreille. Les enfants développent ainsi un talent, le don de leurs parents et de toute leur ascendance, qu’on encourage à développer auprès de professeurs, d’institutions. La mère connaît cette histoire, et est réticente à laisser ses enfants s’aventurer dans ce milieu. Voilà cependant les enfants jeté dans le réel, feutré et mélodique, mais qui ne manquera pas d’hostilité, puisque leur bizarrerie saute aux yeux, et qu’on se demande ce qu’ils font là, pourquoi ils ne jouent ou ne chantent pas une autre musique, qui correspondrait mieux à leur teinte, à leurs racines à ce qu’on suppose être leur passé. Cependant cette musique est assurément la leur, elle est leur être même, depuis leur naissance. Le frère du narrateur, en particulier, est un prodige vocal, qui devra non seulement faire face aux juges blancs, mais aussi à ses doutes, ceux d’un homme qu’on accuse de jouer le jeu de l’ennemi. Le chant est sublime, il permet de concentrer toutes les contradictions, les aspirations, toutes les émotions des personnages, leurs amours, leurs frustrations, mais que peut-il alors que tout brûle ? Et, encore une fois, n’y a-t-il pas inscrit, depuis leur enfance, sur leur comportement, leurs goûts la marque d’un blanc qui les dénaturerait ? Quel peut-être leur rôle, que faire de ce qui leur a été donné, comment s’en servir d’instrument pour faire advenir le futur dans lequel voulaient vivre leurs parents ? Rien n’est tranché, rien n’est binaire, mais au contraire riche de développements subtiles, d’ornements lumineux, qui, et même toi veille branche, vont t’émouvoir profondément, je te préviens.

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Le Temps où nous chantions, 2/3

Qu’on le veuille ou non, on appartient. On ne nous laisse pas le choix, et naître, comme on voit le faire les personnages du roman, c’est d’une certaine façon appartenir au regard des autres, à leurs catégories et aux préjugés qui y sont attachés. Les parents souhaiteraient pouvoir échapper à cette sorte de fatalité. Ils y sont contraints, car si leur union, leur attachement, leur amour, est pour eux des plus évidents (ils ont perçu leur futur et ne peuvent s’y soustraire), pour les autres, les membres de la société américaine du XXème siècle, dominée par les blancs parce qu’ils sont blancs, et où les noirs doivent définir leur identité en opposition au blanc, le mariage d’une femme noire et d’un homme blanc est, pour le moins, une anomalie. Elle en parfaitement consciente, elle ne peut faire autrement, puisqu’elle est une femme noire et américaine. Mais lui ne le voit même pas, la plupart du temps, puisque, de son point de vue, il n’est pas un homme blanc : il est Juif. Bref pour n’appartenir à personne, pour s’affirmer comme les cas d’espèces qu’ils sont, ils cherchent à fonder leur propre état, à l’écart de l’hostilité entre les races, qui structure le monde américain : leurs enfants n’iront pas à l’école comme les autres, ils n’apprendront pas à raisonner en termes de races et de couleurs de peau, ils ne les distingueront même pas. Cependant, alors qu’ils sont ainsi projetés dans un avenir riche de nuances individuelles plutôt que de couleurs de peaux, la société américaine subit les convulsions de la révolte noire, et elles ne sont pas sans ébranler la conscience qu’ont les personnages de leur propre identité. Ni blancs ni noirs, ils risquent, alors qu’ils ne voulaient se définir que positivement, comme des êtres indépendants, de n’être rien pour ceux avec lesquels ils sont obligés, non seulement de cohabiter, mais de vivre. Le roman est ainsi aussi une mise en doute de l’utopie première : les enfants, ignorants du monde extérieur, pourront-ils y survivre lorsque viendra pour eux le temps de quitter le territoire de leur enfance. Un autre doute surgit : nier la différence entre les Noirs et les Blancs, n’est-ce pas raisonner comme un Blanc, comme celui qui, effectivement, n’a pas à se soucier de cette question, qui n’a pas à subir les conséquences du racisme ? Comment s’échapper ?

Le Temps où nous chantions 1/3

Le père est physicien. Son objet d’étude est le temps : un temps éclaté, relatif, sur lequel on ne se meut pas tous à la même vitesse. Il n’y a pas, apprend-il à ses enfants, de « maintenant », ou plutôt il n’existe pas de maintenant qui puisse servir de repère extérieur sur lequel on pourrait tous se caler. Chacun porte son présent, qui n’est pas celui des autres, de sorte, par exemple, que certains vieillissent plus vite que d’autres. Les décalages sont inévitables. Il n’existe pas d’ordre absolu et simple de la succession : certains vivent dans un présent qui est le futur des autres, comme des prophètes, et certains instants sont l’anticipation de ce qui viendra plus tard, et arrivera à d’autres. C’est notamment pour cela, parce qu’il a retenu la leçon de son père, que le fils, aujourd’hui narrateur, placé hors du temps de ce qu’il raconte, ne décrit pas les événements qui composent le roman, sa vie, celle de sa famille, de la façon linéaire qui serait celle d’un réaliste classique : en tant que lecteur, on assiste à la circularité des parcours : les personnages reviennent sur les lieux de leur passé, et y perçoivent leur avenir. Il n’y a pas lieu d’adhérer à la fiction d’un temps qui s’écoule uniformément pour tous, et le narrateur nous montre donc comment les petits enfants peuvent d’une certaine façon être présents au moment où leurs grands-parents se rencontrent, mais aussi comment, alors qu’on cherche à l’éviter, on ne peut empêcher le retour du même. L’auteur met donc en place un roman fait d’événements qui font écho les uns avec les autres, quelque soit leur place sur la chronologie de l’histoire. Il montre surtout les effets de l’absence de synchronie, les personnages étant projetés vers le futur ne pouvant être présents aux événements qui se déroulent pourtant en même temps. La question qu’il pose est peut-être : une fois dans le futur, comment fait-on pour vivre avec les autres.

(premier d’une série de trois minuscules textes sur Le Temps où nous chantions, ou The Time of our Singing, de Richard Powers)


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