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Figures

La narratrice, une jeune femme, voulait rompre avec les conventions bourgeoises récemment instaurées par la Révolution, guère moins ennuyeuses que les conventions de l’ancien régime. Or elle a découvert, avec son frère, une lettre adressée à un mystérieux oncle aliéniste, dont ses parents ne veulent rien lui dire. Ce mystère et son aura sulfureuse, le silence familial, sont bien sûr plus séduisants pour elle que les perspective d’un mariage avec un futur patron d’industrie. Elle se met donc en quête de l’histoire de ce parent disparu, qui considérait que pour connaître quelque chose à la folie il fallait la vivre, plutôt qu’étudier des théories, que pour la guérir il fallait laisser les pulsions qui en sont la source se libérer, au lieu de les contraindre. Ces principes sont consignés dans un cahier que détient un médecin, considéré comme l’héritier de la science de l’oncle. Sa curiosité, et le plaisir que procure la transgression, la pousse à écouter le docteur Donadieu avancer dans la lecture du journal. Mais il n’est pas près à divulguer le secret des expériences passées sans quelque paiement, et la lecture s’apparente à une descente aux enfers pour la jeune fille, prête à tout, semble-t-il, pour découvrir ce que dissimule le suspense du récit. Les expériences radicales de l’oncle seront donc exposées en même temps que celles de la narratrice. La langue utilisée est celle, classique, mélodique, de la fin du XVIIIème siècle. Ses préoccupations, son trouble, sont le fruit des bouleversements historiques qui leur sont contemporains. L’écriture se trouve ainsi proche de celle du Divin Marquis, dénuée, peut-être, du soin parfois pénible qu’il prenait aux descriptions sordides, dans ses textes les plus violents – on y retrouve cependant certains décors, les institutions conventuelles, et les personnages membres de sortes de sociétés secrètes, et le texte comprend des scènes qu’on déconseillerait sans doute aux jeunes filles si on vivait quelques deux cents ans plus tôt (toutefois en leur montrant aussi clairement que possible où elles peuvent le trouver, qu’elles s’en délectent une fois qu’on aura le dos tourné). Je te conseille d’ailleurs de prendre garde à l’ironie d’un auteur qui, s’il dépeint des personnages aux aspirations moralement révolutionnaires et brutales, fait le choix d’utiliser une langue policée, d’une beauté parfaite, qui chante un temps révolu.

(Les Figures, de Robert Alexis)

(je te signale quand même que j’ai préféré son précédent roman, publié lui aussi chez Corti et dont j’avais jadis essayé de causer)

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Flowerbone, Robert Alexis

Le cyborg qui sert de personnage au roman, occupe un vaisseau dévié de sa route pour une raison inconnue. « La solution exigeait une part d’irrationalité ; seul un humain pouvait ajouter à son analyse un paramètre échappant à la logique pure, et reproduire son intuition indéfinissable jadis utilisée face aux chess computers. » Pour reproduire cette intuition, le cyborg est plongé dans le monde humain, incarné dans le corps d’une femme, et devra apprendre sur le tas.

Il semble logique qu’une machine n’ait pas de goût pour les périphrases ou les métaphores. Mais paradoxalement, le style que le robot-narrateur-femme produit est loin d’être pauvre. Face à l’afflux des informations et sensations nouvelles et étranges auxquelles il est confronté, il mobilise un vocabulaire riche et précis, parfois inhabituel, apte à rendre les détails de l’expérience, et par suite bien plus subtile que le lexique du modèle humain de base (obligé de sortir son dico), même lorsque les analyses ne relèvent pas de l’anatomie ou d’autres domaines techniques.
A ce style métallique s’oppose le récit chaleureux d’un aviateur passionné par sa machine, prêt à sacrifier sa vie trop terrestre pour un rêve, une aventure. Le rencontre de cette homme et de la femme (le cyborg) est différée. Elle devra d’abord apprendre ce qu’est être un être humain vivant : avoir un corps, être doué d’une âme, subir la violence, vivre l’amitié et l’amour. Peu à peu le cyborg devient son corps, devient une femme, et n’est plus seulement le pilote d’une machine qu’il apprend à manier, l’histoire le conduit (la conduit, je veux dire) donc à ne plus être le simple spectateur des effets que produit son corps sur les hommes qui l’entourent (entre autres choses qu’ils font). Evidemment ce n’est pas sans humour qu’on nous montre un robot apprendre la vie, sa brutalité ou sa douceur (elle se retrouve dans un monde de gansters, dans le corps d’une magnifique jeune femme (celui de la magnifique Joan Bennet, en photo de couverture?) – on imagine les épreuves qu’elle devra subir).
Quand un cyborg devient-il humain, ou l’inverse? Le vaisseau pourra-t-il finalement reprendre une route correctement tracée?

Chez José Corti


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