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Dialogue

Pierre Boulez a souhaité « placer ce concert sous l’égide » de son ami Karlheinz Stockausen, même si le programme n’avait pas grand chose à voir (je paraphrase les propos de Boulez) avec sa musique. Effectivement, on n’entend pas Stockhausen, ni rien qui ait à voir avec sa musique, dans la troisième suite pour orchestre de Bach ou dans un concerto Brandbourgeois, charmantes vieilleries. Cependant, dédier ce concert à la mémoire de son collègue compositeur (si on peut dire) n’était pas non plus un geste anodin, puisque le programme comprenait notamment le magnifique Dialogue de l’ombre double, de Boulez, et que les circonstances pouvaient nous conduire à l’entendre d’une oreille différente. Le hasard de la programmation donnait l’occasion à Boulez l’occasion de saluer la mémoire de son ami par une musique composée alors que les deux pouvaient encore dialoguer de la façon la plus féconde (propos de Boulez), une musique pleine de réflexions sur l’absence, la disparition, l’immatérialité…

Comme tu le sais peut-être, il s’agit d’une pièce pour clarinette, d’un côté, et clarinette enregistrée -piano résonnant, de l’autre. Le clarinettiste présent sur scène dialogue avec la voix d’un instrument absent, ou plutôt : invisible. La clarinette enregistrée n’est pas qu’un écho, puisqu’elle parvient à jeter une ombre sur le musicien (qui disparaît lorsque son double donne de la voix, par le moyen d’un jeu de lumière). Le matériel et l’immatériel coexistent : ils parlent le même langage musical, chacun son tour, et le timbre boisé de la clarinette les rapproche comme deux frères.

Le dialogue, le drame musical, est intérieur. Il suggère la présence permanente de l’absent lorsque la voix incarnée prend la parole, pour compléter ce qu’elle dit, la reprendre, lui faire regretter de ne pas pouvoir dire plusieurs choses en même temps, il juge ou il encourage. Le dialogue avec ce partenaire invisible, qui nous est si proche, provoque l’émulation créatrice qui nous pousse à l’approfondissement des pistes qui se présentent. Il arrive que le ton monte, que l’on s’agace de cette voix, mais elle se joue de nous , elle est plus agile, elle est répercutée partout dans l’espace (le son enregistré tourne d’un enceinte à l’autre autour du public), et peut prendre des formes inconnues des sons plus naturels (résonances), ce qui souligne l’évidence que malgré nos tentatives pour atteindre la légèreté (la virtuosité étourdissante du musicien), on reste cloué là. Les rapports avec cette voix dissimulée et omniprésente sont ambigus et changeants entre la tentative d’intimidation et de séduction.

Bref, que cette pièce soit jouée alors que Stockhausen était effectivement présent dans les esprits, et même si on aurait peut-être voulu entendre sa voix, nous conduisait donc à toutes sortes de réflexions (ou pseudos) somme toute paisibles, sur le jeu avec nos doubles, quelle que soit leur forme, et sur la création. Une pièce de circonstance n’aurait sans doute pas mieux fait.


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