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Les Etoiles à Midi

La chaleur brouille la vue, empêche de penser, provoque mirages et autres hallucinations, plonge les personnages dans un état second. Voir les étoiles à midi, essayer de vivre sur cette étoile, cette fournaise, cet enfer. Le rhum n’est sans doute pas le remède indiqué pour étancher cette soif-là, mais peut-être est-ce le moyen, attiser un feu interne, de supporter la chaleur infernale, ou plutôt de ne plus la sentir, la subir. Rhum ou pas, le Nicaragua que décrit Denis Johnson dans ce bouquin ne laisse pas la moindre place à la lucidité, au sens du réel, et par suite – il doit bien y avoir une sorte de logique là-dedans – à la moralité. Il s’agit bien de personnages perdus dans l’enfer, arrivés pour quelque motif, qu’il soit clair ou non, ça n’a plus d’importance. On laisse tout de même entendre qu’on n’arrive pas en enfer pour rien, mais si on n’est pas soi-même au courant de la raison de cette fatalité, ou qu’on l’a oubliée. Ce savoir n’apporterait pas grand chose, de toute façon. Les personnages, en particulier une Américaine (la narratrice) et un Anglais, ne maîtrisent de toute façon presque rien, et ne sont soumis qu’aux impératifs de ce qui leur apparaît comme leur destin, qu’ils mettent en branle malgré eux et dont ils préfèreraient arrêter la marche. Comme dans Angels, Johnson nous parle de l’irresponsabilité de ses personnages, mais aussi de l’inéluctabilité du mal qu’ils font ou qu’ils subissent– du moins telle qu’elle est perçue par l’Américaine prostituée journaliste humanitaire narratrice, par ailleurs impliquée dans un bizarre trafic de devises. Ce n’est pas que ça ne leur demande aucun effort, de faire ce qu’ils font plutôt que rien, c’est seulement qu’ils agissent sans vraiment y penser, sans chercher à évaluer les conséquences de leurs actes, mais parce que l’idée leur en est venue à l’esprit, et s’est imposée. La narratrice peut raconter parce que plutôt qu’une actrice véritable de l’intrigue, qui ne serait pourtant rien sans elle, elle se définit comme observatrice, à la manière des journalistes, qui pullulent naturellement en cette année 1984 de troubles politiques violents – ils en vivent – ou à la manière des agents de la CIA – pareil. « (…) to observe is my designated agony, the sharpest punishment is just to watch. »

Les personnages ne peuvent pas échapper à leur destin, ils ont perdu prise, peut-être à cause de la chaleur, de l’alcool, de l’argent ou d’un autre narcotique, et on assiste, sous les yeux de la femme, à une descente dans les profondeurs infernales, territoire des militaires et des agents secrets, forces démoniaques à la poursuite d’un Anglais maladroit et improbablement naïf, défaut majeur et impardonnable – ce n’est pas en enfer qu’on peut espérer obtenir de l’aide (elle n’a pas le sang froid, brûlant de rhum, mais elle survit quand même bien mieux que l’Européen sous les latitudes en question). Ils sont tous les deux pris dans une sorte de délire, chacun le sien même si le fond, le désir, la sexualité, le décor est commun. La nature de ce délire n’est pas évidente : éthylique ou, d’une certaine façon, mystique ? Ils sont poussés par des forces qui les dépassent. C’est ce qu’ils croient. Il faudrait d’ailleurs prendre le temps de mieux repérer les motifs religieux qui apparaissent, sous forme pervertie sans doute, dans les œuvres de Johnson (qu’on commence par lire le titre de ses livres). On le fera peut-être mieux pour ses autres bouquins.

I was caught up in a cloud of rage… I sensed cool sanity drifting just beneath me but couldn’t reach it. “All I’m saying is be ready. Be ready to find out that this is Hell.

“It isn’t Hell. This is all quite real.”

“If it wasn’t real, it wouldn’t be Hell.”

That seemed to get him thinking.

“You do have a vivid world view,” he said.

The Stars at Noon, de Denis Johnson, chez HarperPerennial ou chez Bourgois.

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Already Dead, a California Gothic, de Denis Johnson

(version très légèrement modifiée du papier publié sur le site du FFC)

Les personnages du bouquin de Johnson sont déjà morts. L’un d’entre eux croit, après avoir essayé de se tuer, qu’il est apparu, post-mortem, dans un autre monde, et qu’il en sera ainsi à jamais ; il pense qu’il ressuscitera après chaque mort, dans autre monde (il est quelque peu obsédé par Nietzsche, et notamment l’idée de l’éternel retour). Un autre agonise. Un autre court à sa perte, des tueurs sont à sa poursuite. Un plan est élaboré avec un d’entre eux pour tuer l’épouse d’un autre (ça ne se passe pas exactement comme prévu). Une autre communique avec les esprits des défunts, quand elle ne prétend pas purement et simplement être possédée par l’esprit d’un mort. D’autres appellent la religion à la rescousse, à moins que ne ce soit la mort, comme une délivrance. Pas mal d’entre eux sont des morts vivants, et des fantômes, mais c’est plus courant. Une joyeuse bande, pas vrai ?

La Californie, telle qu’elle est décrite dans cette farce macabre, paradis ou enfer, est le décor idéal pour les déambulations de ces esprits qui ne croient pas à la réalité du monde. Les éléments naturels, sur cette bande où se rencontrent le Pacifique et le continent, sont toujours près à se déchaîner, comme des signes de la colère de puissantes divinités, en tempêtes et orages. On ne peut souvent apercevoir ce qui nous entoure qu’à travers un brouillard propice à imaginer toutes sortes de créatures dans les ombres des arbres. Tous ces phénomènes engendrent le goût du mystère, la croyance en des forces occultes de toutes sortes. Imagine toi, comme les personnages, en train d’observer le paysage de la côte, déformé par la vitesse de ta Porsche, t’abandonnant aux rêves qu’il t’inspire. Quel Etat des Etats-Unis a suscité plus de fantasmes que la Californie ? Certes, même s’il y a bien un surfer, on n’est pas entouré de bikinis, elles ont dû fuir quand un spectre est apparu au coin du bois. C’est ce que font les personnages, là-bas, ils s’abandonnent à leurs pulsions plus ou moins influencées par les tendances névrotiques, psychotiques, les stupéfiants ou les délires mystiques. C’est le genre de liberté que tu y trouveras, à tes risques et périls toutefois, car la folie ne les empêchent pas de calculer, de mettre en branle des intrigues tordues.

La narration disloquée provoque une certaine confusion dans l’esprit même du lecteur. En gros l’histoire se déroule pendant deux semaines d’août et de septembre 1990. Cette histoire est racontée en trois livres successifs qui chacun suit un fil, laissant de côté, dans l’inconnu, les pans d’actions qui ne concernent pas les personnages qu’on observe, de sorte que sans cesse on se demande ce qui a bien pu se passer pour qu’il se passe ça, élément des intrigues que l’on ne découvrira que dans les livres ou chapitres suivants. Cette architecture étrange, monumentale, nous laisse donc dans l’attente de la clef sur laquelle s’appuie l’ensemble de l’édifice, nous encourage sans cesse à poursuivre la lecture, stimulation qui s’ajoute à celle qui vient des délires, rêves, machinations et courses poursuites auxquels se laissent aller les personnages. Johnson s’en donne à cœur joie laissant son style s’emporter dans le flot des images, métaphores, hallucinations, délires théoriques, paranoïas, sentiments incontrôlables, fanatisme, qu’il place dans l’esprit de ses personnages. Les passages de drôlerie aberrante s’enchaînent aux moments de pur lyrisme halluciné. Autrement dit, ces types ne sont pas vraiment les citoyens normaux qu’une société libérale cherche à produire en masse.

Je ne te dirais pas, même si ça me démange, que c’est un bouquin à réveiller un mort. Non, je ne le dirai pas. J’ai dit non ! Ce que je peux te dire c’est que tu sentiras sûrement la chaleur retrouver le chemin de ton crâne et de ton imagination, et que tu auras peut-être envie de te dégourdir les jambes, et de batifoler, nu et heureux, dans les champs environnants. C’est déjà pas mal.

Already Dead, chez HarperPerennial, et la traduction de Brice Matthieussent chez Bourgois et en 10/18

Annexe à un probable prochain post : un extrait de Déjà mort, de Denis Johnson

« (…) Van pratique sur lui-même des tas de trucs bizarres depuis longtemps. Je vais vous dire comment comprendre ça. C’est pas un psychopathe, il est pas tordu à ce point, il a pas été trop mal éduqué, non. Il a pas été corrompu par telle ou telle chose, comme un politicien ou un prêtre. Mais c’est comme ça. Est-ce que ça vous est déjà arrivé de vous laisser aller à des pensées bizarres, comme, par exemple, vous sentez que si vous attachez d’abord votre chaussure gauche, il va vous arriver malheur, alors vous attachez la droite en premier? Ou bien vous allez saisir une poignée de porte avec votre main droite, mais non, il faut pas, ça va vous bousiller la vie et alors – il mima le geste – vous vous servez de votre main gauche. Faut que vous payiez avec ce dollar, pas avec cet autre. Impossible de vous gratter le crâne avant d’avoir compté jusqu’à cinq, des trucs comme ça, toutes la sainte journée?
– Certains jours. Parfois. Très souvent.
– Alors que faites-vous pour ne pas devenir un gros nœud névrotique?
– Moi? Je résiste.
– Exactement, mec. Y en a marre, que vous dites. Vous surmontez cette impulsion. Van en est là, exactement là, mais à un autre niveau, beaucoup plus profond. Il s’est retourné comme un gant. Un coup de génie. Il surmonte toute volonté de surmonter, vous pigez? Il laisse libre cours à toutes ses impulsions. Il a commencé comme ça il y a des années – je le connaissais déjà – on était camarades – je sais de quoi je parle. Mec. Il s’est transformé en couteau. Et il coupe encore et encore. Fais-le, sans réfléchir. Voilà sa conception de la liberté. »

(trad. Matthieussent, légèrement modifiée pour les besoins de la cause)

Le début de Already Dead, de Johnson

On rencontre un type, Van Ness, qui, dans sa Volvo, longe la côté californienne. Il délire avec le plus grand sérieux, il est manifestement au moins un peu cinglé alors on a envie de voir ce qu’il va faire, et même on essaie de comprendre au juste ce qu’il fait, pourquoi il évite de prendre certaines routes, ce qu’il regarde.

Au cours du premier chapitre on croise, avec Van Ness, ceux qui seront les personnages du roman. On ne les rencontre pas, on les croise seulement, un flic, une fille qu’il prend en stop, il marche sur les lunettes de l’autre, deux faux chasseurs qu’on prend pour des bûcherons, qui sortent de taule. Il cause avec un de ses potes de Wittgenstein, de l’attitude de Wittgenstein, comme si ça vie dépendait de la réponse que lui apporte, grand prince, son pote camé, qui lui aussi délire avec le plus grand sérieux, avec angoisse même. Ces types sont tous plus ou moins dangereux, même s’ils sont tous possédés par une folie qui leur est propre, et on ne peut pas ne pas se demander qui va finalement faire la peau de qui, et comment ils vont réussir à se calmer.

Johnson nous ballade ensuite, du cerveau affolé d’un trafiquant à celui d’un camé, de la langue d’une Autrichienne à celle d’un narrateur omniscient, d’une caravane à une grande propriété, du brouillard de LA, sa pollution, à l’odeur des champs de cannabis, d’une tentative de meurtre à une tentative de suicide, bref il nous fait tourner en bourriques – dirait ma grand-mère – dans un monde bizarre ; la Californie est une terre étrange, magique même, dans l’esprit de ces types. Surtout que Johnson ne nous accorde pas le luxe d’une narration linéaire, les épisodes étant fournis dans un désordre narratif, qui fait qu’une fois on se demande ce qui va se passer, et une autre ce qui a bien pu se passer entre temps. Les personnages qui ne faisaient que se croiser, ou s’ignorer, se rencontrent peu à peu, ou continuent de vivre en parallèle un moment, sans doute parce qu’il est difficile de faire la jonction entre tous les rêves et paranoïas de tous ces cinglés de Californiens. On craint le pire pour eux mais on se marre pas mal.

Extrait de Déjà Mort, de Denis Johnson

« Dans l’arrière-cour Frankenstein resta immobile pendant une minute pour écouter les faibles jappements des phoques sur le Roc du Naufrage, un bruit rappelant celui de nombreuses pièces mal lubrifiées – pistons, poulies, gonds – et qui dérivait sur près de trois kilomètres, porté vers lui par le vent. En fait, certains de ces bruits étaient des mots. Et certaines de ces entités, là-bas sur les rochers, n’étaient pas des phoques. Et pas davantage les spectres légendaires des pêcheurs noyés qui hurlaient leur désespoir depuis quatre-vingt-sept ans. Ni même les bûcherons qui, impuissants sur le rivage au milieu de la tempête, les entendirent en pleurant, certaine nuit de 1903, tandis que la flottille de dix-sept esquifs sombrait, entraînée par la tempête à partir de Bodega Bay et si affreusement broyée sur ces promontoires que, le lendemain, pas le moindre petit bois ne témoignait de leurs vies ni de leurs oeuvres. Non, en fait ces entités appartenaient à lui seul.
Figé, il tendit l’oreille. Pas un mot ce soir. Elles dormaient dans ses veines. »

Trad Matthieussent

Notule sur Jesus' son, Denis Johnson

« Quand je me fixe et que je flashe je me sens comme le fils de Jésus… » Les types qui nous racontent (à moins qu’il n’y en ait qu’un, on ne sait pas vraiment) les histoires qui composent Jesus’ son ont perdu le sens du réel : trop de came. Ils sont donc obligés de composer avec deux logiques, celle du réel, ce qui parvient jusqu’à eux, et celle de leur intérieur perturbé. Seulement le réel est ce qui agresse : la mort, alors que la drogue ou le délire fournissent une sorte de bonheur et de légèreté, artificielle, certes, mensongère, qui n’empêche pas la catastrophe, mais quand même. On flotte donc dans ce monde double, d’un côté celui qu’on connait et reconnaît, qui a sa consistance, et de l’autre l’hallucination, et les personnages essaient de tenir les deux ensemble, et pour cela doivent produire un effort de combinaison qui donne sa richesse au style de Johnson : on voit à peu près ce qui se passe dans chaque épisode, mais on voit surtout que le personnage n’y comprend rien, est perdu, et qu’on n’en saura pas plus que lui, puisqu’on est plongé dans son monde, l’environnement étant filtré par son esprit déglingué.

On ne peut pas ne pas penser à Burroughs et par exemple à Queer, descente dans l’esprit du junkie. Mais Johnson ne s’attarde pas sur le trivial de la vie du camé, comme le fait Burroughs, sur la recherche de la came etc., il se concentre (et on le suit) sur la distorsion de la réalité, sur sa soudaine étrangeté, sur son absence d’effet sur le personnage, qui reste le plus souvent lui-même étranger à ce qui se passe : « C’était comme le film de quelque chose qui se passait en réalité ». On est plongé dans une sorte d’apathie heureuse au milieu du désastre (corps tailladés, accidents mortels, folie, autodestruction).

Des Anges, de Denis Johnson

Pour sûr, les personnages de Des Anges n’en sont pas. Irresponsables, passifs, bref inconscients, oui. Mais en tout cas, en les voyant, comme ça, on ne les imagine pas, de leur vivant, goûter à aucune sorte de béatitude. Tant mieux pour les amateurs de romans, diraient certains. Et c’est un roman, de facture assez classique, un roman d’apprentissage, si on peut appeler roman d’apprentissage ces romans au cours desquels les personnages, à cause de tout ce qu’ils subissent, atteignent une sorte de sagesse, ou la rédemption. Tu crois que si on définit ça comme ça presque tous les romans sont des romans d’apprentissages?
Comme l’intérêt du livre tient largement aux péripéties de l’intrigue et à ce qu’on peut en penser, il sera difficile de ne pas trop en dire. On fera comme on pourra. Promis, je n’en dirais pas beaucoup plus sur l’histoire que la quatrième de couverture laquelle, c’est vrai, en dit peut-être trop.

Jamie quitte son mari jaloux, dont on ne sait rien sinon qu’il s’appelle Curt et qu’il la battait sûrement, avec ses deux filles dont un bébé. Pour ce faire elle emprunte le réseau des bus Greyhound, pour se rendre à Cleveland, chez une femme de sa famille. Dans le bus elle rencontre Bill Houston, avec lequel elle boit une bière de trop, à moins que ce soit le scotch qui l’achève. Jamie subit ses gosses, qui la plupart du temps sont soit les poids qu’elle traîne, soit des présences qu’on devine hors champ. Les personnages sont ainsi lancé dans la fuite en avant qu’est leur vie romanesque.

C’est donc l’histoire de Jamie et Bill, de leurs tentatives pour ne pas sombrer, et de leurs échecs, de leur voyage d’une destruction à une autre, d’une autodestruction à la suivante. Chaque grand chapitre commence par la volonté de remonter la pente, sinon de retrouver le droit chemin, du moins un chemin, n’importe quoi d’autre que la chute dans le vide. Cependant leurs plans sont foireux et, au fond, ils font semblant. Picole, drogues. S’il arrive que les personnages s’apitoient sur leur sort, Denis Johnston s’abstient, et il ne se complait pas non plus dans le glauque : comme au cinéma, il manie l’ellipse qui nous donne le courage de continuer à suivre l’histoire. Les personnages ne savent pas quoi faire de leurs failles, alors ils passent leur temps à les tirailler, jusqu’à la cassure. Ils ne se jettent pas la tête la première dans la catastrophe, ils essaient de l’éviter, mais elle s’impose et les englouti, avec la détermination de ce qu’on pourrait appeler le destin.

(ne lis pas cette parenthèse si tu ne veux pas trop savoir ce qui se passe, et ne lis pas non plus la quatrième de couverture de l’édition de poche, aussi bavarde qu’un blogueur : par exemple, quand Jamie vient chercher Bille pour qu’il la venge, il refuse de commettre un meurtre, justement parce que seul le meurtre semble être la seule réponse proportionnelle au crime subi. Pourtant, ensuite, il tue sans réfléchir mais pas non plus par réflexe – Johnson ne suggère pas qu’il n’aurait pas pu agir autrement – parce qu’il le décide dans l’instant. Ils n’atteignent le point de non retour que progressivement, et parce que, d’une façon irrationnelle diraient les bourgeois, ils le veulent)

Alors que viennent foutre les anges dans cette histoire, te demandes-tu peut-être? C’est le premier roman de Johnson que je lis alors je ne me permettrais pas de lui supposer des thèses trop marquées, faut d’abord faire connaissance. Ce qui m’est venu à l’esprit, en fermant le livre, c’est qu’au fond c’est une fois tout à fait détruits (par les conséquences lourdes de leurs actes) et d’une certaine façon rachetés (matés) par l’Institution, ils peuvent atteindre à une certaine sérénité et qu’ils peuvent s’accepter, et être accepté (autre parenthèse spoiler : Jamie rêve de retrouver ses enfants, Bill attend la mort, certes dans la peur, mais aussi avec une sorte de paix). Drôle de façon d’atteindre à la pureté (en passant par l’enfer).

Le style de Johnson m’avait surpris d’emblée par sa capacité à bousculer nos appuis : dès le début, des paragraphes d’allure anodine s’écroulent, à cause du coup porté par une phrase, qui remet en cause l’illusion de bel équilibre. Lorsque la réalité se dérobe vraiment sous les yeux et les pieds des personnages, on est d’une certaine façon préparé à lire un style fuyant et énigmatique. Cette progression, cette maîtrise, fait qu’on ne considère pas les textes qui rendent compte du délire des personnages comme un simple exercice de virtuosité. Lorsque le délire prend le pas sur le reste : conventions, réalité tangible, identité, bref quand tout fout le camp, on n’a pas l’impression que l’auteur en fait trop, il n’y a pas de démonstration, il continue à jouer le jeu du réalisme.

« Mais ce n’était qu’une histoire, un truc que les gens se racontent, quelque chose pour passer le temps qu’il faut à la violence que contient un homme pour l’user, ou pour se consumer elle-même, selon que l’on décide qui est la bougie et qui, la flamme. »


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