Archive pour novembre 2007

Judas Iscariote, Léonid Andeïev

C’est l’amour qu’il éprouvait pour Jésus qui poussa Judas à le trahir et le livrer à ses ennemis. Pour comprendre ce mystère, il faut lire la nouvelle d’Andreïev « Judas Iscariote ».

Judas est mal-aimé. Pire : c’est un monstre, une sorte de chien à la démarche tordue, fuyant toujours les coups mais près à mordre, toujours à médire sur la nature humaine, et toujours mentant et volant. Il est hideux. Sa face est partagée entre la malice d’un oeil instable toujours rieur et scrutateur, et un autre oeil qui semble mort (comment être sûr avec pareil dissimulateur?), qui semble vous fixer sans cesse pour vous écraser. La laideur de Judas occupe tout un premier chapitre, car il y a à dire. Sa laideur et sa méchanceté sont telles que tout le monde le fuit, même les criminels.

Cependant Jésus l’accepte parmi les élus, même si « on avait très souvent averti Jésus-Christ que Judas de Kerioth avait fort mauvaise réputation, et qu’il fallait s’en méfier ». Car, évidemment, il sait.

Judas ne cesse d’offrir son amour à Jésus, à sa façon. Pour Judas, lui seul aime le Christ comme il le faut, les autres disciples mentent plus que lui car leur amour est factice. Judas trahit par amour, d’un baiser, les autres sont des lâches qui n’osent pas prendre les armes pour défendre leur maître, et, au lieu de ça, fuient (les héritiers des disciples sont-ils les successeurs de lâches?). Judas, lui, ne saurait tolérer la souffrance (ou la joie) qu’il éprouve à avoir fait advenir la tragédie annoncée par le prophète, il ne saurait y survivre, lui. « Comme des frères, ils buvaient à la même coupe de douleur, tous les deux, le trahi et le traître, et le liquide de feu brûlait pareillement les lèvres pures et les lèvres impures ». C’est pourquoi il est le premier à rejoindre le Fils de l’Homme aux cieux.

Si tu n’es pas surpris par le choix d’Andreïev de faire de Judas le héros de l’histoire, et de la traiter de cette façon, je ne pourrai que le regretter. Sache quand même que l’écriture d’Andreiev avance d’un pas rapide, ses tableaux sont d’un réalisme opulent, riche de vie et de nuances, une écriture subtile même si elle traite de la folie et de l’amour absolu (cette fois on peut le dire), et de sa violence.

Dans le recueil se trouve aussi une nouvelle qui traite de l’histoire de Lazare. Où on apprend que c’est pas si cool que ça de revivre avec trois jours, aux cours desquels le temps, la chaleur et le reste ont eu le temps de commencer leur oeuvre sur le corps du pauvre homme, qui préfère peut-être, finalement, l’état de cadavre.

Ces pièces sont écrites vers 1906, période politique troublée. Andreïev a participé aux barricades, comme il ne raconte dans d’autres nouvelles, et ne peut être que désespéré par l’impuissance des uns et la survie du pouvoir des autres (vérifier que ce genre d’extrapolation est tenable ou réduit plutôt la portée du texte).

Chez José Corti, collection Massicotés, 13 euros, pas cher

Une fois provisoirement achevée la lecture de Gothique charpentier, de Gaddis

Liz,

Est-ce que je ne t’avais pas prévenue? Tu ne pourras pas engager de procédure contre moi, au motif fallacieux que je n’aurais pas respecter mon devoir, que je ne t’aurais pas porté assistance alors que tu te trouvais en danger. Tout le monde te conseillait de partir, tu n’en as rien fait, alors même que progressivement la violence se rapprochait de ta maison, qu’elle touchait tes proches, l’un s’avérant criminel, l’autre victime. Comme prévu, tout ça finit en catastrophe, et je ne vois pas comment tu pourrais lire ces lignes, mais tu sais ce que c’est, on écrit parfois plus pour se laisser aller aux tendances verbales qui nous taraudent que pour être lu.

Tu n’es qu’une des victimes de ce roman polymorphe. Les enjeux familiaux qui sont les premiers exposés, cet héritage considérable, auquel tu ne prêtais pas beaucoup d’attention, auraient pu constituer à eux seuls la trame d’un roman. C’est aussi un roman consacré à une femme seule, toi, délaissée par son mari suractif et surambitieux, que tu ne croises que de temps en temps, et la teneur de vos dialogues n’est pas toujours teintée de la complicité qui adoucit les mœurs. C’est aussi un roman sur la corruption des sénateurs ou des entrepreneurs, prêts à tout (quand je te dis que les patrons sont notre calamité!) pour accumuler, y compris tuer, déclencher des guerres, organiser le fanatisme des foules. La thune tue l’homme (au propre et au figuré, tu n’as qu’à choisir). Est-ce un roman sur la lâcheté de ceux qui disposent de la connaissance qui permettrait de dénoncer les manœuvres sournoises et criminelles? Peut-être. Tu étais mariée à un ancien du Vietnam, ce qui n’est pas sans conséquence. C’est un roman érotique, par moment. C’est en tout cas un roman sur la catastrophe, qui menace les personnages mais aussi, j’en ai peur, les lecteurs. Nous risquons de nous retrouver broyés, pris entre la force de la folie (le pouvoir, le patronat) et de la stupidité (le rôle des religions et des médias dans l’abrutissement généralisé).

Evidemment, si j’ai accepté de te suivre, c’est en grande partie du fait de cette multiplicité, et du grand bazar qu’elle engendrait. Cependant, je ne peux ici que répéter ce que je te disais un autre jour. Le roman est composés de dialogues qui ne miment pas l’oralité ordinaire, mais attribue à chacun une langue, composée à partir des confusions, obsessions, peurs, émotions de chacun. C’est par moment assez agaçant. J’avoue que parfois tes hésitations perpétuelles, les saillies de ton mari, tout ce bordel verbal m’a un peu fatigué, et je me demandais A quoi bon écrire ça comme ça? Bien sûr le choix de n’écrire, presque, que les dialogues qui se tiennent dans la maison permet de laisser l’action se dérouler ailleurs, et on se retrouve aussi largués que tu l’étais, sans être aussi naïfs, car même dans ta maison il se passe des choses dont tu n’avais pas idée. Cette mécanique souterraine, dissimulée, mais violente et implacable, a eu raison de toi, qui ne voulais pas prendre la mesure qui s’imposait manifestement : la fuite. Par ailleurs, on a aussi l’impression de regarder un feuilleton télévisée, avec ses intrigues tirées par les cheveux et ses dialogues caricaturaux. Gaddis a sans doute voulu accentuer encore l’inhumanité des rapports que tu entretenais avec les autres personnages, qui se servaient de toi, et les autres entre eux. Cette forme permet aussi les coups de théâtre, et le sourire du méchant, à la fin est un final de cinéma hollywoodien (version grincements de dents diaboliques).

Bref, je n’ai pas passé en ta compagnie que des moments agréables, mais je ne te voulais pas de mal.

Grille de parole, Paul Celan

Rien n’est laissé intact, surtout pas les corps et leur vie. Il n’existe plus de corps propre, seulement des éléments anatomiques, sans fonction organique : bouches, mains, yeux… les bouches ne parlent plus, les yeux ne voient plus… La poésie bien sûr n’est pas épargnée : dans les poèmes ont nous livre des bribes, des parcelles qui composent des tableaux étranges, décomposés. Il n’y a plus de tout qui compose un ensemble. La signification symbolique de chaque pièce ne peut être dévoilée que progressivement, à la lecture du recueil dans son ensemble, voire de plusieurs, et il faut relire. Car on apprend le code symbolique de Celan en le pratiquant par la lecture, on apprend à maîtriser (partiellement) le chiffrage qui sous-tend l’oeuvre. Car de nombreux motifs sont récurrents, les contradictions entre l’anatomique et l’organique, entre le minéral et le liquide, entre le je et le tu, entre la lumière et le rien. A chaque instant ils reviennent, quelque soit le motif circonstanciel de l’écriture. Comme si la récurrence de ces motifs signifiait la permanence des efforts pour reconstituer un ensemble plus solide et uni. Mais tout est dévasté (sans un cri).

UN ŒIL, OUVERT

Heures, couleur mai, fraîches.
Ce qui n’est plus à nommer, brûlant,
audible dans la bouche.

Voix de personne, à nouveau.

Profondeur douloureuse de la prunelle :
la paupière
ne barre pas la route, le cil
ne compte pas ce qui entre.

Une larme, à demi,
lentille plus aiguë, mobile,
capte pour toi les images.

(traduction Martine Broda, éditions Christian Bourgois, p. 75)

Après deux cents pages de Gothique Charpentier, de Gaddis

Liz, tire-toi d’ici! Tout ça te dépasse, crois-moi. Tu n’as qu’une chose à faire, te tirer, si tu le peux, le plus vite possible et dès que tu reçois ce message. N’emporte rien avec toi, c’est plus sûr, ne perd pas une seule seconde, et si tu le peux, quitte le pays, change d’identité et oublie tout, refais ta vie. Tout ça te dépasse tellement! Je te croyais, au début, emprisonnée dans un huis clos familial, mais tu risques de te faire broyer par les engrenages d’une machination religioso-politico mafieuse dont les tenants et aboutissants restent à découvrir, mais ce qu’on nous laisse deviner ne présage rien de bon pour toi (c’est plutôt comme une menace à peine voilée). Tu n’as rien à faire là. Pourquoi n’es-tu pas partie en Californie alors que ton frère te le proposait? Les devoirs conjugaux? Arrête de déconner. Qu’est-ce que tu en as à faire, qu’est-ce que tu sais de ce que fait ton propriétaire, quand tu es partie à une énième visite chez un médecin spécialiste? Crois-moi, tu préfères ne pas savoir qui il est vraiment. Si tu te croyais dans un roman familial, même dans un drame familial, il faut bien que je te prévienne que tu es lancée à pleine vitesse dans un polar d’espionnage à côté duquel tes tracasseries familiales, si chargées soient-elles, elles le sont, ne sont que querelles de voisinages. Un polar géopolitique, c’est là dedans qu’on est plongé sans le savoir et sans rien pouvoir y faire, une histoire de fous (…) où sont impliquées les forces irrationnelles du capital, de la religion, et des intérêts particuliers. Je sens que tu ne suivras pas mon conseil, mais il était de mon devoir de te l’envoyer. Me reste plus qu’à te souhaiter bon courage.

Après une centaine de pages de Gothique charpentier, de Gaddis

Elisabeth, il faut que tu respires. Prends ton temps, détends-toi. Tu ne peux pas rester comme ça, le souffle en permanence coupé, essoufflée par la moindre phrase, le moindre geste. Respire, sinon tu n’arriveras jamais à terminer correctement la moindre phrase, et on ne t’écoutera pas, on ne saura même pas ce que tu essaies de nous dire. Je te l’avoue, c’est agaçant, cet empêchement permanent, cet asphyxie. Passe encore que page 95 tu mélanges le whisky de ton mari avec de l’eau provenant du robinet. Il faut éviter, car ça gâte le goût, mais je te pardonne. Tu crains ton mari plus que tout autre et tu ne veux pas qu’il devine qu’on a bu de sa potion. Mais le problème c’est que tu m’as l’air d’être quelqu’un qui a peur de tout et de tous, en permanence terrorisée, figée dans l’attente de ce qui va te tomber sur la tête. Car les coups pleuvent. Tu accuses, telle page, la bibliothèque d’être responsable des bleus qui s’étalent sur tes bras, mais tu ne nous fera pas accuser ce pauvre meuble, surtout que chez toi, on voit peu de meubles, et de livres, point. Détends-toi. C’est difficile, puisque même lorsque tu te fais couler un bain ton mari débarque pour prendre sa douche, et te reproche encore de tout faire pour te placer de telle façon qu’il t’est impossible de répondre au téléphone, alors même que le sort de ton ménage peut dépendre d’un coup de fil. Respire un coup, prends un bol d’air, puisque c’est justement pour ça que tu as quitté New York pour cette maison, à la campagne, sur les bords de l’Hudson. Car, je te le dis, tu n’es pas commode, Liz. Je te parle franchement car au fond je veux t’aider. Mais tu m’agaces. Certes je ne suis pas un ancien combattant du Viet Nam, peut-être un futur combattant de la guerre qu’aura décidé un fou furieux à la tête de l’armée, mais je ne suis pas comme ton jules, non, heureusement pour mes proches. Je ne te frapperai pas, quelle idée. Cependant, Bethy, toi qui n’a qu’à peine un nom, seulement une multiplicité de diminutifs plus ridicules les uns que les autres (pense-en ce que tu veux, c’est mon avis), il faut que tu te méfies. Peut-être que cette proposition te semblera contradictoire avec l’invitation à te détendre, mais voilà où j’en suis, Betsy, je ne sais plus quoi faire de toi, et si tu ne respires pas un grand coup, te poses quelque part ou fuit ta baraque qui n’est même pas la tienne (choisis, je m’en fous), tu vas te retrouver écrasée entre les deux pages d’un livre fermé, rencognée dans la bibliothèque.

Nus, de Jean-Bernard Pouy

Parlons d’abord du style de Jean-Bernard Pouy dans ce livre. Tu vas penser que je me fous de ta gueule, mais je dirais qu’il est naturel, voire « nature ». Il est simple, quoi, mais il n’est pas pour autant plat, si c’est ce que tu as en tête. Il est plus riche d’argot et de blagues (parfois de potaches) que nos conversations quotidiennes (enfin, ça dépend de ce que tu fais comme boulot), ce qui lui donne l’air franc de la rigolade, même si certains thèmes pourraient donner à l’esprit de sérieux l’idée de s’incruster. Qu’il reste où il est.

Comme tu le sais peut-être, Pouy a écrit pour la série noire (notamment Spinoza encule Hegel et sa suite, A sec!, je n’ai pas lu le troisième volet qui, je crois, existe – j’avoue, c’est aussi pour la qualité du titre que je t’en parle), et il écrit des livres à l’intrigue policière, même si ses personnages ne sont jamais (que je sache) des flics ou des détectives, mais plutôt des anars qui se trouvent au mauvais endroit au mauvais moment, obligés d’agir ou de chercher la vérité (je me souviens de Larchmütz 5632 où le narrateur, si je me souvient bien, impossible de mettre la main dessus, est une vache, mais ça n’a rien à voir).

C’est peut-être dommage pour la nervosité et l’élan du roman, mais l’intrigue policière, dans Nus, est placée un peu loin en arrière plan. Les membres d’un collectif anarchisant, représentants de groupes situés partout en France, se réunissent dans un camp de nudistes, pour une espèce d’université d’été. Sans fringues, c’est sûr, moins de barrières, un peu moins de connotations, et même les flics – chose incroyables – s’avèrent être les mêmes que les autres. « (…) ces fringues qui, toutes, dénotent. Soit le touriste, soit, le paysan, soit le prolo… Qui disent la richesse et la pauvreté. Tous ces habits qui deviennent, à l’insu de ceux qui les portent, des uniformes… ». Cependant, pas de bol, juste avant qu’ils arrivent une femme se fait buter, pour de la drogue apparemment. Pour plusieurs raisons (t’auras qu’à aller voir toi-même) les personnages se sentent impliqués par cette histoire, et cherchent plus ou moins les raisons et les responsables, en prenant bien sûr soin, autant qu’ils le peuvent, de ne pas jouer aux représentants de l’Armée ou de la Loi. Ils sont en quelque sorte obligés d’assumer leurs idées comme ils assument leur corps (ne soupire pas, je sais).

On sent surtout que Pouy avait envie d’écrire sur ces utopistes qui cherchent à vivre dans l’échange, en bannissant autant que possible les rapports marchands. On sent qu’ils pourraient, avec leur pacifisme absolu, apparaître comme de dangereux terroristes aux yeux du pouvoir. Une large part du bouquin est consacrée à leurs débats, sur de grands thèmes sociaux. On voit s’ils sont capables de se mettre d’accord, ou de conduire des actions concrètes en accord avec leurs idéaux. Ils y arrivent, apparemment, et progressent, mettent en place des projets qui ont vocation à prospérer dans les autres groupes. Et alors qu’ils ont la tête pleine de leurs grands mots et idées, ils doivent faire face à la mort de cette femme, aux rencontres qui les changent, à leur désir… C’est ce qui motive Pouy, me semble-t-il, l’intrigue policière n’intéressant, au fond, presque personne. Son seul intérêt c’est de chercher à voir comment se comportent les anti-flics face au crime d’un personne qui n’a rien demandé.

Tu me diras c’est bien gentil, mais c’est un livre mineur. Evidemment mon gars. Cependant, c’est pas un livre chiant. Même s’il y a quelques longueurs, elles sont allégées par l’humour et la tendresse de Pouy. Tu me diras, ce n’est même pas le meilleur Pouy. Je te dirais OK, c’est juste un livre que j’ai lu, et pour marquer le coup, car la succession des livres, même mineurs, est une source d’inspiration plus riche que celle des jours salariés, je t’en parle un peu, c’est tout.


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