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Chut, histoire d'un enfance, de Raymond Federman

C’est le début, et la fin. La début puisqu’il raconte l’origine, son enfance. La fin puisqu’il a raconté tout le reste. D’ailleurs le texte est plein de renvois à ses autres livres. Federman lui-même semble dire que ce pourrait être le dernier qui raconte cet histoire, son histoire quoi, celle qu’il raconte depuis Quitte ou Double, celui de ses romans (sous-titré « un vrai discours fictif ») que j’ai préféré.

Tiens, parlons-en, de Quitte ou Double, le roman de l’arrivée à Nouillorque, l’histoire d’un type qui veut s’enfermer dans une chambre d’hôtel pour écrire un roman, le roman d’un jeune gars qui, de France, arrive, après la guerre, en Amérique. Pendant que le type rêve son bouquin, se demande ce qu’il mettra dedans, et se prépare à s’isoler du monde avec ses réserves de nouilles, de dentifrice et de toutes ces choses indispensables (mais qu’est-ce qui est vraiment indispensable?), un autre suit le cours de ses pensées et note tout ce qu’il s’y passe, non seulement les phrases qui se succèdent, mais aussi, par une multitude de jeux typographiques et de mise en page, ses virages, ses obsessions, ses fuites, ses contournement et autres pirouettes mentales de ce genre. Un quatrième type met le tout en ordre, pour en faire un livre. Les bouquins de Federman sont constitués de digressions, il ne cesse de commencer par raconter une histoire pour finalement qu’une autre lui vienne à l’esprit, qu’il se mette à la raconter etc. de sorte qu’il n’est pas certain qu’il finisse par raconter, comme il en avait l’intention (à moins que ce soit seulement pour abuser de notre crédulité), l’histoire qu’il avait projeté d’écrire, pour que nous autres nous retrouvions avec un roman fuyant, qui dit autre chose que ce qui était annoncé sur la boîte. Federman se joue des attentes du lecteur.

Mais si j’évoque Quitte ou Double, ce n’est pas tout à fait gratuitement, même s’il s’agit de son meilleur livre et que si tu ne l’as pas lu qu’est-ce que tu attends? Dans Chut, le dispositif est un peu différent : Raymond raconte l’histoire de son enfance, pendant d’un autre lui-même l’écoute et l’interrompt sans arrêt, pour le critiquer ou l’encourager. Le grand danger dans lequel Federman ne veut pas tomber, en effet, c’est le sentimentalisme, ou « l’imposture du réalisme ». Ce qu’il raconte est en effet particulièrement terrible : « Chut », c’est ce que lui dit sa mère avant qu’elle le laisse dans le débarras, sur le pallier, quand toute la famille Federman est arrêtée par la police française, pendant la rafle du Vel d’Hiv. Il nous raconte son histoire, qui est aussi celle de sa famille, jusqu’à ce moment où, dit Federman, son enfance s’arrête, et où en même temps il naît véritablement, recevant par le geste de sa mère comme un surcroît de vie. Federman raconte cette enfance malheureuse, l’histoire de cette famille juive pauvre, installée à Montrouge (en réalité tout près de chez moi de sorte qu’il parle aussi de mon quartier mais on s’en fout), victime du nazisme et de l’antisémitisme de Français de l’époque. Sans cesse, Raymond Federman interrompt son récit, pour ne pas tomber dans le piège béant du pathos, de la sentimentalité artificielle et littéraire, provoquée non par les faits, mais par des effets de langage larmoyants.

Ce qu’il faut souligner c’est la pudeur qui sous-tend le dispositif. D’un côté Federman veut tout raconter crûment, la sexualité enfantine, l’antisémitisme, la violence de la pauvreté etc. Et en même temps il ne veut pas faire étalage de ses sentiments, et il est sans cesse sur le qui-vive, il ne se laisse pas aller à la tristesse, mais la contrecarre toujours par l’humour. Ce qu’il veut, s’est raconter l’histoire, mais pas qu’on s’apitoie sur son sort. Et si on est effectivement ému par le texte, de notre côté, c’est pour ce qui arrive au gamin et à sa famille, et non à cause d’un lyrisme lacrymogène.

La « technique saute-mouton », qui fait fait que les épisodes sont racontés dans le désordre chronologique, comme ils viennent à l’esprit du narrateur, contribue au même effort. On ne s’enfonce jamais. Toujours un nouvel épisode, quand le danger se fait sentir, vient contrer la tristesse. C’est d’ailleurs parfois un peu lourd, ces interruptions impromptues, et peut-être que finalement on voudrait que notre lecture ne soit pas toujours arrêtée comme à un poste de douane (je me permets cette pauvre comparaison, ne m’en veux pas), et qu’on puisse être emporté comme ça, disons-le, dans un courant romanesque. Mais c’est justement ce que ne souhaite pas faire Federman, comme je l’ai déjà dit.

Bref si tu ne connais pas Federman trouve Quitte ou double, et si tu le connais prends celui-là, peut-être ton impression sera-t-elle plus franche que la mienne à la lecture du livre. Chaque livre de Federman convoque les autres, puisqu’il raconte une histoire, la sienne, et peut-être ne faut-il pas commencer par le début, l’enfance, puisqu’il n’aime pas suivre l’ordre chronologique. Enfin je dis ça comme ça.

chez Léo Scheer

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