Archive pour février 2008

Extrait de Nocturne du Chili

« Farewell : si je n’avais pas si mal au bide et si je n’étais pas aussi saoul, je me confesserais dans l’instant. Moi : ce serait un honneur pour moi. Farewell : ou je vous traînerais jusqu’aux toilettes et je vous enculerais une bonne fois pour toutes. Moi : ce n’est pas vous qui parlez, c’est le vin, ce sont ces ombres qui vous inquiètent. Farewell : ne rougissez pas, nous les Chiliens, nous sommes tous des sodomites. Moi : tous les hommes sont des sodomites, ils portent tous un sodomite dans l’architrave de l’âme, pas seulement nos pauvres compatriotes, et l’un de nos devoirs est de le dominer, d’en triompher, de nous mettre à genoux. Farewell : vous parlez comme un suceur de bites. Moi : je ne l’ai jamais fait. Farewell : ici nous sommes en lieu sûr, ayez confiance, ayez confiance, même pas au séminaire? Moi : j’étudiais, je priais et j’étudiais. Farewell : ici nous sommes en lieu sûr, ayez confiance, ayez confiance. »

Roberto Bolaño, Nocturne du Chili, trad. Robert Amutio, ed. Christian Bourgois, p. 67.

J’ai tenté une chronique du bouquin sur le site du FFC.

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Bullet Ballet, de Tsukamoto

Tsukamoto donne et prend des coups. Dans Bullet Ballet comme dans Tokyo Fist il joue le rôle d’un type moyen bouffé par la violence, celle des autres ou/et la sienne, dans un décor bétonné peu propice à la naissance d’une quelconque humanité, ou même simplement à l’émergence de la vie.
Quelle sorte de cinéma un tel environnement peut-il produire? Un cinéma brisé, fracassé, la façon de filmer les personnages ne cesse d’évoluer, comme les lieux des villes (ce trait dissonant semble caractériser tout particulièrement Tokyo), artificiels, sont créés de toute pièce : Tsukamoto ne cherche pas d’harmonie derrière les contrastes sonores, visuels, les ruptures incessantes entre les routes, le bureau, la rue, l’appartement bourgeois, les stroboscopes d’une boîte de nuit ou le métro, contrastes soulignés par le noir et blanc et par l’instabilité du point de vue de la caméra, qui répond aux émotions des personnages.

Le film peut, je ne l’ai vu qu’une fois, je vais sans doute être « obligé » d’en reparler, il peut être saisi comme le fruit contradictoire des volontés de fuir et de se battre (excuse-moi, j’essaie de condenser du coup c’est pas terrible). D’abord un suicide. Celui d’un personnage qu’on ne connaîtra pas, l’amie du personnage principal avec qui il avait une conversation insouciante une seconde plus tôt. Il va chercher à se procurer la même arme (un 38 spécial) que celui qui a servi à son amie à mourir. En même temps il va chercher à sauver une jeune (et jolie) prostituée, qu’il avait, croit-il sauvé d’une tentative de suicide, en fait une arnaque organisée par un mac, qui le tabasse sous les yeux indifférents de la fille. Le type va chercher à se venger, mais on ne sait plus de quoi au juste, de l’humiliation qu’il a subi dans une rue de Tokyo, ou de la mort de son amie, ou de sa vie de merde. Il se rebiffe, mais il n’a pas fini de prendre des coups. Il essaie de « sauver » la jeune femme qui lui crache à la gueule, et il se retrouve pris, à cause de son flingue, dans une guerre de gangs. La multiplicité des couches à exploiter permet sans doute à Tsukamoto de se lâcher, les changements de rythme sont brutaux, et on cherche parfois un peu d’air, on est sidéré par les monstres humains, les personnages, et par l’étrangeté esthétique du film, entraîné par les personnages, en empathie avec eux, alors que le décor de la ville est toujours vide et inerte (on peut filmer une ville vivante, lui choisit de filmer la pierre, le béton, les immeubles immenses, la disproportion inhumaine des constructions) ; la vie est cantonnée dans les ruelles ou les plis, et y est soumise à la peur et à la violence. Comment s’échapper?

Tokyo Fist, de Shinya Tsukamoto

Dès la première seconde on sait où se trouve, où on est pris, et qu’il va falloir s’accrocher : une musique minimaliste répétitive hyperrapide, comme les coups de poing des boxeurs qui s’entrainent, de plus en plus vide, de plus en plus précis, comme les immeubles de Tokyo, immenses, aux étages parfaitement symétriques, infiniment identiques.

Un salarié, un VRP même, qui ne demande rien à personne, qui n’est personne, joué par le réalisateur, accepte, bonne poire, de rendre service à un de ses collègues trop occupé à se la couler douce pendant que l’autre fond sous le boulot. Il rencontre. Rencontre fatale. Il rencontre un ancien ami de lycée. On ne sait pas ce qu’ils se disent, on apprendra. Seulement quand il rentre il demande à sa « chère et tendre » de dire à Kojima qu’il n’est pas là, s’il le demande. Et en effet il viendra lui rendre visite, rendre visite à sa femme, et le pauvre type perdu ne sait plus ne sait pas quoi en penser. Est-ce qu’elle a embrassé ce boxeur? Est-ce qu’elle a couché avec lui, ou plutôt, question plus importante : que représente-t-il pour elle?

Qui donnera les coups? Qui aime s’en prendre plein la gueule? Qui refuse de crever sous les coups de poings, qui font exploser les faces le sang jailli, plus abondant que si personne ne cherchait à les détruire, s’ils ne cherchaient pas les coups, brutaux, répétitifs et incessants, comme le béton, comme la musique, comme la caméra frénétique, perdue et desespérée, qui cogne mais qu’est-ce qui cogne au juste là-dedans qui veut sortir, est-ce qu’il y a seulement quelque chose? Faut voir.

Flowerbone, Robert Alexis

Le cyborg qui sert de personnage au roman, occupe un vaisseau dévié de sa route pour une raison inconnue. « La solution exigeait une part d’irrationalité ; seul un humain pouvait ajouter à son analyse un paramètre échappant à la logique pure, et reproduire son intuition indéfinissable jadis utilisée face aux chess computers. » Pour reproduire cette intuition, le cyborg est plongé dans le monde humain, incarné dans le corps d’une femme, et devra apprendre sur le tas.

Il semble logique qu’une machine n’ait pas de goût pour les périphrases ou les métaphores. Mais paradoxalement, le style que le robot-narrateur-femme produit est loin d’être pauvre. Face à l’afflux des informations et sensations nouvelles et étranges auxquelles il est confronté, il mobilise un vocabulaire riche et précis, parfois inhabituel, apte à rendre les détails de l’expérience, et par suite bien plus subtile que le lexique du modèle humain de base (obligé de sortir son dico), même lorsque les analyses ne relèvent pas de l’anatomie ou d’autres domaines techniques.
A ce style métallique s’oppose le récit chaleureux d’un aviateur passionné par sa machine, prêt à sacrifier sa vie trop terrestre pour un rêve, une aventure. Le rencontre de cette homme et de la femme (le cyborg) est différée. Elle devra d’abord apprendre ce qu’est être un être humain vivant : avoir un corps, être doué d’une âme, subir la violence, vivre l’amitié et l’amour. Peu à peu le cyborg devient son corps, devient une femme, et n’est plus seulement le pilote d’une machine qu’il apprend à manier, l’histoire le conduit (la conduit, je veux dire) donc à ne plus être le simple spectateur des effets que produit son corps sur les hommes qui l’entourent (entre autres choses qu’ils font). Evidemment ce n’est pas sans humour qu’on nous montre un robot apprendre la vie, sa brutalité ou sa douceur (elle se retrouve dans un monde de gansters, dans le corps d’une magnifique jeune femme (celui de la magnifique Joan Bennet, en photo de couverture?) – on imagine les épreuves qu’elle devra subir).
Quand un cyborg devient-il humain, ou l’inverse? Le vaisseau pourra-t-il finalement reprendre une route correctement tracée?

Chez José Corti


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