Lapidaires, Miguel Torga

L’art de la miniature est une discipline exigeante, en littérature comme dans d’autres arts. Il exige la maîtrise d’un ciselé qui soit à la fois de finesse et de force, pour que la petitesse de la forme ne remette pas en cause la clarté des contours, et que la rapidité du trait ne compromette pas l’équilibre d’ensemble.

A cet égard, les Lapidaires de Torga sont exemplaires.

Il s’agit d’un recueil de textes dont aucun n’est plus long que 10 pages, le plus court en comptant 2. Et pourtant, on sent toute l’histoire passée des personnages évoqués, et tous sont dotés d’une personnalité marquée. Torga ne se place pas sur le même registre que Bolaño, me semble-t-il. Ses personnages sont moins romanesques. Au contraire, ils sont tous communs, en ceci qu’ils sont tous pris par leur quotidien, chaque récit constituant la lucarne par laquelle nous les observons alors qu’ils sont mis à l’épreuve, justement dans leur contexte habituel. C’est peut-être ce qui m’a le plus impressionné en lisant ces textes : la présence de l’environnement, c’est-à-dire du passé comme des conditions d’existence de ces personnages qui peuvent être un médecin, un travailleur des champs, un berger (la campagne et la montagne portugaise sont le terrain privilégié de Torga, comme le montrent notamment les Contes de la montagne, que tu peux trouver en poche, et que je te conseille de lire autant que les Lapidaires), ou encore chef d’entreprise, jeune fiancé(e), mendiant, torero, gamin qui joue à la toupie… Si j’acceptais de tomber dans une sorte de facilité journalistique, je dirais que l’auteur, à chaque fois, parvient à créer un monde (m’appuyant sur le fait qu’il a écrit un livre intitulé La Création du monde, que je n’ai pas lu, ce qui me rapprocherait encore davantage, penses-tu peut-être, de la façon de faire des journalistes). Car, comme je le soulignais, chaque personnage porte le poids de sa propre histoire, de sa propre pensée, de son caractère etc, qui le pousse à agir comme il le fait. De sorte qu’on trouve la formule de cet état de fait dans une phrase comme : « Mais la vie, même absurde, se déroulait avec logique ».

Cette variété et cette richesse de figures est à mon avis le signe du profond optimisme de Torga à l’égard de ce que l’on appellerait la nature humaine. Les types humains sont-ils si variés qu’il semble le penser? Les différences ne sont-elles pas plutôt infimes, peut-on ne pas se désespérer de l’instinct grégaire qui nous conduit sans doute bien davantage que notre créativité, quoi qu’en disent les philosophes? Tu penseras peut-être avec raison que j’entre là dans des généralités que je ne peux assumer en ce texte.

Chaque pièce est un moment dramatique, qui remet en cause ce qui était jusque là comme une évidence, ébranle le monde clos des personnages, ou insiste sur l’inéluctabilité de la succession des actes.

Je n’ai pas encore suffisamment parlé de l’ambiance qui se dégage de chaque texte, l’impression de vivre dans un univers plein (peut-être encore le signe d’un certain optimisme), plein d’animaux, de lumières, de sentiments, de types humains, qui forment un ensemble riche, que l’on a l’impression de pouvoir comprendre, alors même, bien sûr, que la conduite des personnages est dictée par leur folie ou leurs tares, ou à l’inverse par leur détermination, où par une tendance située dans la nuance, quelque part ailleurs sur le spectre.

Surtout il ne faut pas comprendre que les textes sont schématiques au sens psychologiques. Au contraire, puisque l’intérêt des textes vient justement de ce qu’ils mettent en avant une grande multiplicité de facteurs, qui souligne justement une sorte de poétique de l’action humaine, une richesse insoupçonnée de sens.

Le seul défaut que je pourrais repérer est l’éloquence et le caractère édifiant de certaines des nouvelles, qui est sans doute le fait de l’importance qu’acquiert la chute dans ces courts textes. Mais ça ne concerne que quelques uns de ces textes, et ne remet pas en cause la qualité de l’ensemble, surtout que je joue peut-être un peu trop la fine bouche. A toi de voir.

Traduction de Claire Cayron publiée chez José Corti

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3 Responses to “Lapidaires, Miguel Torga”


  1. 1 Fausto Maijstral 29/10/2007 à 18:32

    J’ai eu en main ses oeuvres complètes il y a 10 jours, mais c’était en portugais. Et donc j’erre toujours sans rien de lui.

  2. 2 Untel 29/10/2007 à 18:36

    Comme je te plains! Je serais curieux de lire ce que tu en penses.


  1. 1 Humaniste, magicien, géologue, poète etc. : Rua, de Miguel Torga « N’importe quoi, dans le désordre Rétrolien sur 10/06/2009 à 09:24

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