Posts Tagged 'Robert Coover'

A propos de Noir, de Coover

Il pose, ne cesse de reposer, la question de la création. Que sont les personnages de roman, comment vivent-ils ? Et les personnages de l’histoire ? La plupart des auteurs (disons) s’efforce de leur donner vie dans un monde cohérent, un corps, un esprit relativement consistant, une personnalité bref, ils s’efforcent de créer des personnages à notre image, ce qu’on appelle le réalisme. Mais que sont-ils vraiment ? Tous les romans noirs possèdent des traits communs, dont certains apparaissent, tant ils sont ressassés, comme des clichés (inutilisable sans humour, à moins de vouloir être la risée des lecteurs). En forçant encore le trait on pourrait imaginer que tous ces romans, ces polars, contribuent à créer un monde identifiable, un monde où les ruelles sont non seulement étroites mais sombres, les néons sont à l’agonie, les pas résonnent dans la ville, avec, peut-être une sirène de police en fond alors que je suis encerclé par un groupe de types armés d’un couteau dont la lame luit faiblement, et reflète surtout l’épuisement de mon espoir de m’en échapper. Plus encore, on pourrait – pourquoi pas ? – faire l’hypothèse qu’en réalité les romans noirs ne seraient que le récit d’événements qui se déroulent (vraiment) dans ce monde sans lumière mais avec putes plus ou moins philosophes, puisqu’il est doté d’une certaine identité. Dans ces conditions la question Qu’est-ce qu’un détective privé dans ce monde ? prend un autre sens. La réponse ne sera pas la même que celle portant sur un détective de notre monde, sans doute en réalité moins romancé que celui du polar (quoi que). En l’occurrence l’auteur nous invite à prendre la place du détective au trench coat et feutre (uniforme obligatoire), non pas en prenant une carte d’enquêteur mais en feignant de nous créer, nous lecteurs, comme on crée le détective. Tu serais donc manipulé comme l’est le personnage ; tu mènerais maladroitement l’enquête au milieu de personnages étranges, énigmatiques, aussi manipulateurs, si possible, que l’auteur, tu suivrais sans cesse de fausses pistes car, contrairement au détective de notre monde qui, je suppose, doit trouver une vérité quelconque aussi rapidement que possible, le boulot du personnage de fiction que tu es est avant tout de suivre de fausses pistes, de subir les rebondissements qui prennent souvent la forme de tabassages en règle, et cela, sans cesse, pour l’éternité… Car la condition d’un personnage n’est pas des plus enviables : on ne sait pas où on va, on ne sait pas pourquoi on fait ce qu’on fait, on est ce qu’on est, on est quotidiennement objet de dérision puisque typé jusqu’à la caricature et prisonnier de lieux communs. Ces quelques pistes et exemples de rapport fiction-réel créature-créateur (il prétend qu’il s’est mis à écrire après avoir lu la Bible, et, c’est vrai, Beckett, on peut ou pas y voir un rapport avec son travail de romancier) conduisent l’auteur – je ne peux sans doute leur rendre justice en ces quelques mots – à construire des romans aux couches multiples et son humour, son sens de la dérision ne retire rien à leur pouvoir stimulant, mais on n’y entre pas toujours avec le même plaisir, selon que le réel (le nôtre, si je puis dire, avec es histoires, celle qu’on se raconte à soi-même ou qu’on a assimilé depuis des années, et qui constituent autant notre culture personnelle que, dans une certaine mesure, notre réalité) est pris à partie, ou que la fiction se regarde fictionner.

(à propos de Noir, de Robert Coover)

Autre chose sur le site du FFC.

Public Burning/ Le Bûcher de Times Square, de Coover

Il y a plusieurs mois que j’ai lu Le Bûcher de Times Square. Il m’accompagne toujours.

C’est un livre de 590 pages, qui raconte une histoire se déroulant sur trois jours : les trois jours qui conduisent à l’exécution des époux Rosenberg, accusés d’espionnage pour le compte des soviétiques. Ils seront exécutés sur Times Square, dans un grand show sons et lumière, célébration de la victoire de l’Amérique, de la Justice, sur les forces des Ténèbres. Car le cours du monde est l’histoire du combat des forces obscures du Spectre et celles des forces de la Lumière, autrement dit les forces de l’Oncle Sam, pas vrai? C’est du moins ce qu’on raconte.

Le livre parle de la mise en scène de l’histoire, celle des pouvoirs politiques, qui jouent leur rôle d’incarnations des forces véritables, immuables, ou celle des journaux, mise en scène dont l’évident mensonge n’a que rarement été plus flagrant, c’est ce que suggère Coover, que dans le cas de ce procès. Car peu importe la culpabilité ou l’innocence des Rosenberg, qui ne jouent pas tout à fait le rôle qu’on attend d’eux (il suffirait qu’ils avouent pour éviter l’exécution), mais qui en sont d’autant plus dramatiques et propre au spectacle,l’important est de mettre un coup sur la truffe du Spectre et des forces invisibles qui lui obéissent.

Cependant, pendant 3 jours « Dieu s’égare et perd la main ». Un juge de la Cour Suprême suspend l’exécution de la sentence, risquant ainsi de laisser s’engouffrer les forces des ténèbres.

Les personnages de ce roman sont notamment les Rosenberg, superbes dans leurs rôles tragiques et Nixon, future incarnation de l’Oncle Sam, en plein apprentissage de son rôle. Sa conviction vacille, lorsqu’il regarde de trop près le dossier d’accusation, qu’il tombe sous le charme de la femme, ou qu’il se met à s’étonner de parallèles entre sa propre vie et le parcours des accusés. De quoi écrire quelques scènes d’opéra.

Car l’écriture de Coover, comme d’habitude, est jubilatoire et foisonnante : pas de phrase qui ne comporte quelque image étonnante ou quelque blague ou quelque jeu verbal analogie ou que sais-je. Comme d’habitude, les personnages du roman se débattent avec leur statut d’être pris dans une fiction qui ne leur appartient pas. L’intérêt de ce bouquin-ci, on l’aura compris, est de souligner l’importance des mythes américains, la puissance de la pensée manichéenne, et les tourne largement en dérision (la scène la plus célèbre du livre et bon, j’en parle parce que c’est une bonne blague, mais pas parce qu’il n’y a que çà à mémoriser, bref ce passage c’est le moment où Nixon, Tricky Dick le politicien professionnel que rien n’arrête, cède à son Destin, reconnaît la Nécessité de l’exécution, et se fait enculer par l’Oncle Sam). La puissance de la fiction. Le problème bien sûr, c’est que c’est largement tragique et, bien sûr, que ces mythes continuent de tramer l’histoire américaine, puisque certains croient en leur réalité, en leur pouvoir d’explication de l’histoire, ou de justification de comportements cyniques.

Peu d’oeuvres de Coover sont aussi profondes.

Publié au Seuil. (on regrette peut-être, on s’étonne en tout cas, que la traduction ait laissé de côté au moins un passage de l’oeuvre, peut-être trop « américain », un dialogue entre Nixon et un chauffeur de taxi, portant sur ce sport étrange, le base ball. Un passage qui souligne encore le côté populiste de l’attitude de Nixon avec les gens du peuple, si je ne m’abuse).


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