Archive pour septembre 2008

Inversion

Dès la première page il se fissure, lorsqu’il découvre les lettres adressées à son père mort, évoquant l’existence d’un demi-frère. Un frère susceptible de combler le vide, qui était sans doute là bien avant que son père meure dans d’étranges circonstances ; est-ce un suicide ? On imagine la curiosité du gamin, à l’idée que, quelque part, vit un gamin comme lui, avec qui il pourrait parler. Une sorte d’espoir. Mais la mère nie la réalité de ce qu’il a vu dans la lettre. Il se soumet à son jugement, par habitude, parce qu’on lui a appris à se comporter de cette façon. Il regarde là où on lui dit de regarder, il préserve les secrets des adultes, est tiraillé entre son désir d’aller voir, et la volonté de bien faire. Comme tous les gosses, tu me diras. Presque. Ce n’est d’ailleurs pas facile pour lui, au début, d’obéir à ses maîtres, et aux représentants de l’Eglise (mormone, ce qui constitue un facteur aggravant). Il commence par chahuter, s’exprimer un peu, se débattre mollement, mais progressivement, alors qu’il poursuit son parcours scolaire, il apprend à faire ce qu’on attend de lui, mais son désir de savoir, même s’il s’en détourne, subsiste, libre de tout spectateur. Il refoule autant qu’il peut, car c’est un bon garçon, mais ne parvient pas à faire disparaître ce qu’il cherche, car il se fascine malgré lui pour la violence qui se cacher derrière les souriantes apparences. Un frère pourrait aider à découvrir la vérité. Ou au moins lui permettrait-il de parler de ce qui le préoccupe. Il lui faut trouver le moyen de se libérer de ces contraintes, s’alléger un peu. En permanence assailli par ses tendances contradictoires il s’absente, et l’inavouable. Il se réveille sans se souvenir de ce qui lui est arrivé, de ce qu’il a fait, mais avec des vêtements déchirés ou tachés de sang. Il est au bord de l’effondrement, de la disparition, du déchirement définitif, et je doute qu’on se débarrasse de l’inquiétude une fois lue la dernière page.

(En cours de lecture d’Inversion, de Brian Evenson)

Plus et mieux chez les camarades Bartleby, Fausto, Pedro, et le site du FFC.

Figures

La narratrice, une jeune femme, voulait rompre avec les conventions bourgeoises récemment instaurées par la Révolution, guère moins ennuyeuses que les conventions de l’ancien régime. Or elle a découvert, avec son frère, une lettre adressée à un mystérieux oncle aliéniste, dont ses parents ne veulent rien lui dire. Ce mystère et son aura sulfureuse, le silence familial, sont bien sûr plus séduisants pour elle que les perspective d’un mariage avec un futur patron d’industrie. Elle se met donc en quête de l’histoire de ce parent disparu, qui considérait que pour connaître quelque chose à la folie il fallait la vivre, plutôt qu’étudier des théories, que pour la guérir il fallait laisser les pulsions qui en sont la source se libérer, au lieu de les contraindre. Ces principes sont consignés dans un cahier que détient un médecin, considéré comme l’héritier de la science de l’oncle. Sa curiosité, et le plaisir que procure la transgression, la pousse à écouter le docteur Donadieu avancer dans la lecture du journal. Mais il n’est pas près à divulguer le secret des expériences passées sans quelque paiement, et la lecture s’apparente à une descente aux enfers pour la jeune fille, prête à tout, semble-t-il, pour découvrir ce que dissimule le suspense du récit. Les expériences radicales de l’oncle seront donc exposées en même temps que celles de la narratrice. La langue utilisée est celle, classique, mélodique, de la fin du XVIIIème siècle. Ses préoccupations, son trouble, sont le fruit des bouleversements historiques qui leur sont contemporains. L’écriture se trouve ainsi proche de celle du Divin Marquis, dénuée, peut-être, du soin parfois pénible qu’il prenait aux descriptions sordides, dans ses textes les plus violents – on y retrouve cependant certains décors, les institutions conventuelles, et les personnages membres de sortes de sociétés secrètes, et le texte comprend des scènes qu’on déconseillerait sans doute aux jeunes filles si on vivait quelques deux cents ans plus tôt (toutefois en leur montrant aussi clairement que possible où elles peuvent le trouver, qu’elles s’en délectent une fois qu’on aura le dos tourné). Je te conseille d’ailleurs de prendre garde à l’ironie d’un auteur qui, s’il dépeint des personnages aux aspirations moralement révolutionnaires et brutales, fait le choix d’utiliser une langue policée, d’une beauté parfaite, qui chante un temps révolu.

(Les Figures, de Robert Alexis)

(je te signale quand même que j’ai préféré son précédent roman, publié lui aussi chez Corti et dont j’avais jadis essayé de causer)


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