Archive pour mars 2008

Chut, histoire d'un enfance, de Raymond Federman

C’est le début, et la fin. La début puisqu’il raconte l’origine, son enfance. La fin puisqu’il a raconté tout le reste. D’ailleurs le texte est plein de renvois à ses autres livres. Federman lui-même semble dire que ce pourrait être le dernier qui raconte cet histoire, son histoire quoi, celle qu’il raconte depuis Quitte ou Double, celui de ses romans (sous-titré « un vrai discours fictif ») que j’ai préféré.

Tiens, parlons-en, de Quitte ou Double, le roman de l’arrivée à Nouillorque, l’histoire d’un type qui veut s’enfermer dans une chambre d’hôtel pour écrire un roman, le roman d’un jeune gars qui, de France, arrive, après la guerre, en Amérique. Pendant que le type rêve son bouquin, se demande ce qu’il mettra dedans, et se prépare à s’isoler du monde avec ses réserves de nouilles, de dentifrice et de toutes ces choses indispensables (mais qu’est-ce qui est vraiment indispensable?), un autre suit le cours de ses pensées et note tout ce qu’il s’y passe, non seulement les phrases qui se succèdent, mais aussi, par une multitude de jeux typographiques et de mise en page, ses virages, ses obsessions, ses fuites, ses contournement et autres pirouettes mentales de ce genre. Un quatrième type met le tout en ordre, pour en faire un livre. Les bouquins de Federman sont constitués de digressions, il ne cesse de commencer par raconter une histoire pour finalement qu’une autre lui vienne à l’esprit, qu’il se mette à la raconter etc. de sorte qu’il n’est pas certain qu’il finisse par raconter, comme il en avait l’intention (à moins que ce soit seulement pour abuser de notre crédulité), l’histoire qu’il avait projeté d’écrire, pour que nous autres nous retrouvions avec un roman fuyant, qui dit autre chose que ce qui était annoncé sur la boîte. Federman se joue des attentes du lecteur.

Mais si j’évoque Quitte ou Double, ce n’est pas tout à fait gratuitement, même s’il s’agit de son meilleur livre et que si tu ne l’as pas lu qu’est-ce que tu attends? Dans Chut, le dispositif est un peu différent : Raymond raconte l’histoire de son enfance, pendant d’un autre lui-même l’écoute et l’interrompt sans arrêt, pour le critiquer ou l’encourager. Le grand danger dans lequel Federman ne veut pas tomber, en effet, c’est le sentimentalisme, ou « l’imposture du réalisme ». Ce qu’il raconte est en effet particulièrement terrible : « Chut », c’est ce que lui dit sa mère avant qu’elle le laisse dans le débarras, sur le pallier, quand toute la famille Federman est arrêtée par la police française, pendant la rafle du Vel d’Hiv. Il nous raconte son histoire, qui est aussi celle de sa famille, jusqu’à ce moment où, dit Federman, son enfance s’arrête, et où en même temps il naît véritablement, recevant par le geste de sa mère comme un surcroît de vie. Federman raconte cette enfance malheureuse, l’histoire de cette famille juive pauvre, installée à Montrouge (en réalité tout près de chez moi de sorte qu’il parle aussi de mon quartier mais on s’en fout), victime du nazisme et de l’antisémitisme de Français de l’époque. Sans cesse, Raymond Federman interrompt son récit, pour ne pas tomber dans le piège béant du pathos, de la sentimentalité artificielle et littéraire, provoquée non par les faits, mais par des effets de langage larmoyants.

Ce qu’il faut souligner c’est la pudeur qui sous-tend le dispositif. D’un côté Federman veut tout raconter crûment, la sexualité enfantine, l’antisémitisme, la violence de la pauvreté etc. Et en même temps il ne veut pas faire étalage de ses sentiments, et il est sans cesse sur le qui-vive, il ne se laisse pas aller à la tristesse, mais la contrecarre toujours par l’humour. Ce qu’il veut, s’est raconter l’histoire, mais pas qu’on s’apitoie sur son sort. Et si on est effectivement ému par le texte, de notre côté, c’est pour ce qui arrive au gamin et à sa famille, et non à cause d’un lyrisme lacrymogène.

La « technique saute-mouton », qui fait fait que les épisodes sont racontés dans le désordre chronologique, comme ils viennent à l’esprit du narrateur, contribue au même effort. On ne s’enfonce jamais. Toujours un nouvel épisode, quand le danger se fait sentir, vient contrer la tristesse. C’est d’ailleurs parfois un peu lourd, ces interruptions impromptues, et peut-être que finalement on voudrait que notre lecture ne soit pas toujours arrêtée comme à un poste de douane (je me permets cette pauvre comparaison, ne m’en veux pas), et qu’on puisse être emporté comme ça, disons-le, dans un courant romanesque. Mais c’est justement ce que ne souhaite pas faire Federman, comme je l’ai déjà dit.

Bref si tu ne connais pas Federman trouve Quitte ou double, et si tu le connais prends celui-là, peut-être ton impression sera-t-elle plus franche que la mienne à la lecture du livre. Chaque livre de Federman convoque les autres, puisqu’il raconte une histoire, la sienne, et peut-être ne faut-il pas commencer par le début, l’enfance, puisqu’il n’aime pas suivre l’ordre chronologique. Enfin je dis ça comme ça.

chez Léo Scheer

Already Dead, a California Gothic, de Denis Johnson

(version très légèrement modifiée du papier publié sur le site du FFC)

Les personnages du bouquin de Johnson sont déjà morts. L’un d’entre eux croit, après avoir essayé de se tuer, qu’il est apparu, post-mortem, dans un autre monde, et qu’il en sera ainsi à jamais ; il pense qu’il ressuscitera après chaque mort, dans autre monde (il est quelque peu obsédé par Nietzsche, et notamment l’idée de l’éternel retour). Un autre agonise. Un autre court à sa perte, des tueurs sont à sa poursuite. Un plan est élaboré avec un d’entre eux pour tuer l’épouse d’un autre (ça ne se passe pas exactement comme prévu). Une autre communique avec les esprits des défunts, quand elle ne prétend pas purement et simplement être possédée par l’esprit d’un mort. D’autres appellent la religion à la rescousse, à moins que ne ce soit la mort, comme une délivrance. Pas mal d’entre eux sont des morts vivants, et des fantômes, mais c’est plus courant. Une joyeuse bande, pas vrai ?

La Californie, telle qu’elle est décrite dans cette farce macabre, paradis ou enfer, est le décor idéal pour les déambulations de ces esprits qui ne croient pas à la réalité du monde. Les éléments naturels, sur cette bande où se rencontrent le Pacifique et le continent, sont toujours près à se déchaîner, comme des signes de la colère de puissantes divinités, en tempêtes et orages. On ne peut souvent apercevoir ce qui nous entoure qu’à travers un brouillard propice à imaginer toutes sortes de créatures dans les ombres des arbres. Tous ces phénomènes engendrent le goût du mystère, la croyance en des forces occultes de toutes sortes. Imagine toi, comme les personnages, en train d’observer le paysage de la côte, déformé par la vitesse de ta Porsche, t’abandonnant aux rêves qu’il t’inspire. Quel Etat des Etats-Unis a suscité plus de fantasmes que la Californie ? Certes, même s’il y a bien un surfer, on n’est pas entouré de bikinis, elles ont dû fuir quand un spectre est apparu au coin du bois. C’est ce que font les personnages, là-bas, ils s’abandonnent à leurs pulsions plus ou moins influencées par les tendances névrotiques, psychotiques, les stupéfiants ou les délires mystiques. C’est le genre de liberté que tu y trouveras, à tes risques et périls toutefois, car la folie ne les empêchent pas de calculer, de mettre en branle des intrigues tordues.

La narration disloquée provoque une certaine confusion dans l’esprit même du lecteur. En gros l’histoire se déroule pendant deux semaines d’août et de septembre 1990. Cette histoire est racontée en trois livres successifs qui chacun suit un fil, laissant de côté, dans l’inconnu, les pans d’actions qui ne concernent pas les personnages qu’on observe, de sorte que sans cesse on se demande ce qui a bien pu se passer pour qu’il se passe ça, élément des intrigues que l’on ne découvrira que dans les livres ou chapitres suivants. Cette architecture étrange, monumentale, nous laisse donc dans l’attente de la clef sur laquelle s’appuie l’ensemble de l’édifice, nous encourage sans cesse à poursuivre la lecture, stimulation qui s’ajoute à celle qui vient des délires, rêves, machinations et courses poursuites auxquels se laissent aller les personnages. Johnson s’en donne à cœur joie laissant son style s’emporter dans le flot des images, métaphores, hallucinations, délires théoriques, paranoïas, sentiments incontrôlables, fanatisme, qu’il place dans l’esprit de ses personnages. Les passages de drôlerie aberrante s’enchaînent aux moments de pur lyrisme halluciné. Autrement dit, ces types ne sont pas vraiment les citoyens normaux qu’une société libérale cherche à produire en masse.

Je ne te dirais pas, même si ça me démange, que c’est un bouquin à réveiller un mort. Non, je ne le dirai pas. J’ai dit non ! Ce que je peux te dire c’est que tu sentiras sûrement la chaleur retrouver le chemin de ton crâne et de ton imagination, et que tu auras peut-être envie de te dégourdir les jambes, et de batifoler, nu et heureux, dans les champs environnants. C’est déjà pas mal.

Already Dead, chez HarperPerennial, et la traduction de Brice Matthieussent chez Bourgois et en 10/18

The Wire, une introduction

Si The Wire (Sur Ecoute) est la meilleure série télé de l’histoire de l’univers, ce n’est pas parce que des écrivains comme Denis Lehane, George Pelecanos ou Richard Price participent à son écriture. Ce n’est pas non plus parce que Method Man (du Wu-tang évidemment) joue un rôle (d’ailleurs pas un premier rôle) à partir de la deuxième saison. C’est pas non plus parce que c’est une série policière. Ce n’est pas la première, ça non, ni la dernière. Ce n’est sûrement pas parce qu’elle prend Baltimore pour décor. On n’a pas forcément envie d’y passer ses vacances. C’est sûrement parce qu’à chaque saison les auteurs prennent un point de vue particulier sur leur sujet, la ville, le trafic de drogue, son environnement, la corruption, la politique, l’éducation, les moyens accordés aux flics, les conditions de survie… C’est assurément pour son réalisme.
Ce réalisme passe par une forme narrative qui a dérouté plus d’un spectateur. On n’arrête pas les méchants (ou même un seul) à la fin de chaque épisode. On n’est pas dans The Shield quoi. Peut-être qu’on n’arrête même pas du tout les méchants, à la fin (je ne te dirai RIEN). Chaque saison est un tout composé de chapitres qu’il n’est pas possible de lire indépendamment. Chaque enquête met du temps à trouver un rythme : les flics se retrouvent face à une énigme qu’il leur faut d’abord décoder, lentement, malgré leur manque de moyen, malgré leurs problèmes personnels, malgré leur propre manque de courage ou celui de leur hiérarchie. Réaliste, il y a clairement la volonté de montrer comment ça marche : comment les enquêteurs piétinent, comment les dealers parviennent à éviter de se faire prendre sans cacher leur trafic. Pendant plusieurs épisodes il faut attendre. Attendre que l’autre fasse un faux pas.

OK, jusque là la série est intéressante grâce aux parallèles que se permettent les auteurs entre le mode de fonctionnement de la police, sa hiérarchie notamment, et celui des dealers. Comment ils jouent à un même jeu. Une série qui joue sur le suspense et l’attachement aux personnages : vont-ils tomber, se faire tuer, etc. Déjà de ce point de vue on est spectateur d’une œuvre très efficace et, trait le plus caractéristique : sobre jusque dans sa façon de filmer la violence.

Mais les intrigues vont au-delà. Première saison : on pose les personnages, on est dans l’enquête, dans les obstacles internes et externes que rencontrent les flics, et de la même façon on apprend comment fonctionne un gang. Deuxième saison: le port de Baltimore ; comment le syndicat des ouvriers portuaires essaie de maintenir en vie leur port. Comment la drogue, et autres, entrent aux Etats-Unis? Jusqu’où peut aller une enquête qui commence comme le traitement d’un fait divers mais dont on sait qu’on n’aperçoit pas encore toutes les ramifications? Qui n’est pas corrompu? Encore une fois, comment les flics peuvent-ils, s’ils le peuvent, rattraper des dealers qui semblent toujours s’adapter à leurs méthodes, et par conséquent avoir un pas d’avance sur eux?

La troisième saison est peut-être celle qui va le plus loin. En période électorale, les autorités souhaitent réduire la criminalité. Mais est-ce que la « légalisation » d’un crime (le trafic de drogue) peut être une bonne méthode pour faire baisser les stats de délinquance? On n’est plus là dans le documentaire, mais les auteurs essaient d’explorer une possibilité : est-il possible, étant données les conditions politiques, morales, sociales de la lutte contre la drogue aux Etats-Unis, d’agir efficacement et de rendre plus sûrs les quartiers pauvres de la ville? Que donnent les bonnes intentions ou les bonnes idées de certains? Certains mènent cette expérience pendant qu’une guerre des gangs se déclare, et que les flics sont par ailleurs débordés, et que, et que. Comment l’argent de la drogue est réinjecté dans l’économie « normale » et sert à enrichir d’autres acteurs de la Cité (les politiques), par exemple? Superbe.

La quatrième saison ajoute le thème de l’école et de l’éducation. Toujours une volonté de montrer comment ça se passe (un des deux créateurs de la série, Ed Burns, est ancien flic et ancien prof), et de poursuivre ses hypothèses fictionnelles, ses personnages, en abordant des thèmes comme les multiples facettes d’une sorte de conditionnement social (de façon subtile, évidemment, tous ne finissent pas au trou -mais justement, qu’est-ce qui fait la différence entre eux?), les moyens de l’école. La façon dont se jouent les jeux de pouvoir entre les gangs. Comment faire quand le corps du délit est toujours dissimulé, invisible?

Le dernier épisode de l’ultime saison 5 vient d’être diffusé aux Etats-Unis. Comme dans la saison 3, les auteurs font une hypothèse fictionnelle hasardeuse. Les fonds accordés à un enquête portant sur les meurtres de 22 personnes sont supprimés pour des raisons politiques. Dégoûté, un flic va inventer un tueur en série pour émouvoir l’opinion et contraindre les politiques à fournir des fonds, qui ne seront pas utilisés comme ils le croient. Et quel est le rôle des médias dans cette histoire, et plus précisément d’un journal qui, voyant ses ventes baisser, est tenté, malgré son histoire et l’éthique professionnel de certains, est tenté par un traitement sensassionnel de l’info? Le risque pris par les flics est grand, et l’attente de chaque épisode (le téléchargement est interdit, je te le rappelle (non seulement c’est interdit, mais c’est mal), ne télécharge donc pas, où alors ne te fais pas prendre, ou joue pas les balances) est une torture.

Assurément les auteurs prennent des risques en abordant des sujets difficiles et complexes avec nuance. C’est violent, c’est sûr, mais ça ne l’est pas pour le show. Il faut de l’ambition pour faire ça, et ne pas avoir peur de heurter. Bref je ne suis pas sûr d’avoir correctement parlé de cette série, alors que j’ai dû voir 5 fois la saison 1, 4 fois la saison 2, 6 fois la saison 3, 3 fois la saison 4, bref une histoire qui m’accompagne depuis quelques années. A+

Annexe à un probable prochain post : un extrait de Déjà mort, de Denis Johnson

« (…) Van pratique sur lui-même des tas de trucs bizarres depuis longtemps. Je vais vous dire comment comprendre ça. C’est pas un psychopathe, il est pas tordu à ce point, il a pas été trop mal éduqué, non. Il a pas été corrompu par telle ou telle chose, comme un politicien ou un prêtre. Mais c’est comme ça. Est-ce que ça vous est déjà arrivé de vous laisser aller à des pensées bizarres, comme, par exemple, vous sentez que si vous attachez d’abord votre chaussure gauche, il va vous arriver malheur, alors vous attachez la droite en premier? Ou bien vous allez saisir une poignée de porte avec votre main droite, mais non, il faut pas, ça va vous bousiller la vie et alors – il mima le geste – vous vous servez de votre main gauche. Faut que vous payiez avec ce dollar, pas avec cet autre. Impossible de vous gratter le crâne avant d’avoir compté jusqu’à cinq, des trucs comme ça, toutes la sainte journée?
– Certains jours. Parfois. Très souvent.
– Alors que faites-vous pour ne pas devenir un gros nœud névrotique?
– Moi? Je résiste.
– Exactement, mec. Y en a marre, que vous dites. Vous surmontez cette impulsion. Van en est là, exactement là, mais à un autre niveau, beaucoup plus profond. Il s’est retourné comme un gant. Un coup de génie. Il surmonte toute volonté de surmonter, vous pigez? Il laisse libre cours à toutes ses impulsions. Il a commencé comme ça il y a des années – je le connaissais déjà – on était camarades – je sais de quoi je parle. Mec. Il s’est transformé en couteau. Et il coupe encore et encore. Fais-le, sans réfléchir. Voilà sa conception de la liberté. »

(trad. Matthieussent, légèrement modifiée pour les besoins de la cause)

Le Traquenard, de Hiroshi Teshigahara

Le début. Un type traîne avec son fils et un de ses potes. Ils vivent de boulots plus ou moins minables, qui sont comme des aumônes, dans de petites mines. Bref ce personnage, c’est personne, un ouvrier qui essaie de survivre, sont le seul rêve exprimé est de travailler dans une mine où les syndicats seraient représentés. Il sait qu’on ne le considère pas beaucoup, qu’on ne le respecte pas vraiment, qu’on l’exploite tant qu’on peut, mais il ne sait pas encore à quel point sa vie n’est rien. Il se fait assassiner, dans les environs d’un village déserté où était censé l’attendre un énième boulot.
Alors le film se métamorphose, comme le vivant se change en fantôme, et s’approche de la musique de Tôru Takemitsu : une sorte de plainte ébahie, sans rythme régulier, jouée sur des instruments solitaires et désaccordés, quand ce ne sont pas des percussions métalliques aux sons non moins précaires que l’existence des personnages, qui se prennent les coups de musiciens qu’ils ne peuvent identifier. L’assassinat n’est finalement pas tout à fait insignifiant. Le type qui est mort n’était personne, sinon le sosie d’un responsable syndical. Il a été tué volontairement, mais pas pour ce qu’il était, ce dont tout le monde se fout, malgré ses cris et toute son indignation, que personne de vivant ne peut plus entendre. Alors qu’il vient de vivre la pire catastrophe, se faire assassiner dans un marécage, loin des hommes, à coups de couteaux, sous les yeux de son fils, il n’est que le figurant d’une intrigue mystérieuse, dont il n’est au final plus que le spectateur déconcerté. Mais qui tire les ficelles? Le patronat? Une sorte de force surnaturelle, le destin, qui pousse les uns et les autres à s’entretuer quand le temps est venu? Qui est le tueur en costume blanc? Tout, les longues courses de la caméra, la musique envoutante et bizarre, les morts qui s’étonnent des vivants qui ne comprennent pas qu’ils agissent pour quelqu’un, ou quelque chose d’autre que leurs propres désirs, alimente, chez le spectateur l’attente, et chez les personnages le sentiment mystérieux d’être dépossédé de sa vie. Les vivants et les morts se demandent autant que nous ce qui leur arrive vraiment, au fond, au-delà de leur impression de vivre ou de voir ce qui se passe. Ils s’étonnent de ne pas avoir leur mot à dire.

Le début de Already Dead, de Johnson

On rencontre un type, Van Ness, qui, dans sa Volvo, longe la côté californienne. Il délire avec le plus grand sérieux, il est manifestement au moins un peu cinglé alors on a envie de voir ce qu’il va faire, et même on essaie de comprendre au juste ce qu’il fait, pourquoi il évite de prendre certaines routes, ce qu’il regarde.

Au cours du premier chapitre on croise, avec Van Ness, ceux qui seront les personnages du roman. On ne les rencontre pas, on les croise seulement, un flic, une fille qu’il prend en stop, il marche sur les lunettes de l’autre, deux faux chasseurs qu’on prend pour des bûcherons, qui sortent de taule. Il cause avec un de ses potes de Wittgenstein, de l’attitude de Wittgenstein, comme si ça vie dépendait de la réponse que lui apporte, grand prince, son pote camé, qui lui aussi délire avec le plus grand sérieux, avec angoisse même. Ces types sont tous plus ou moins dangereux, même s’ils sont tous possédés par une folie qui leur est propre, et on ne peut pas ne pas se demander qui va finalement faire la peau de qui, et comment ils vont réussir à se calmer.

Johnson nous ballade ensuite, du cerveau affolé d’un trafiquant à celui d’un camé, de la langue d’une Autrichienne à celle d’un narrateur omniscient, d’une caravane à une grande propriété, du brouillard de LA, sa pollution, à l’odeur des champs de cannabis, d’une tentative de meurtre à une tentative de suicide, bref il nous fait tourner en bourriques – dirait ma grand-mère – dans un monde bizarre ; la Californie est une terre étrange, magique même, dans l’esprit de ces types. Surtout que Johnson ne nous accorde pas le luxe d’une narration linéaire, les épisodes étant fournis dans un désordre narratif, qui fait qu’une fois on se demande ce qui va se passer, et une autre ce qui a bien pu se passer entre temps. Les personnages qui ne faisaient que se croiser, ou s’ignorer, se rencontrent peu à peu, ou continuent de vivre en parallèle un moment, sans doute parce qu’il est difficile de faire la jonction entre tous les rêves et paranoïas de tous ces cinglés de Californiens. On craint le pire pour eux mais on se marre pas mal.

Extrait de Déjà Mort, de Denis Johnson

« Dans l’arrière-cour Frankenstein resta immobile pendant une minute pour écouter les faibles jappements des phoques sur le Roc du Naufrage, un bruit rappelant celui de nombreuses pièces mal lubrifiées – pistons, poulies, gonds – et qui dérivait sur près de trois kilomètres, porté vers lui par le vent. En fait, certains de ces bruits étaient des mots. Et certaines de ces entités, là-bas sur les rochers, n’étaient pas des phoques. Et pas davantage les spectres légendaires des pêcheurs noyés qui hurlaient leur désespoir depuis quatre-vingt-sept ans. Ni même les bûcherons qui, impuissants sur le rivage au milieu de la tempête, les entendirent en pleurant, certaine nuit de 1903, tandis que la flottille de dix-sept esquifs sombrait, entraînée par la tempête à partir de Bodega Bay et si affreusement broyée sur ces promontoires que, le lendemain, pas le moindre petit bois ne témoignait de leurs vies ni de leurs oeuvres. Non, en fait ces entités appartenaient à lui seul.
Figé, il tendit l’oreille. Pas un mot ce soir. Elles dormaient dans ses veines. »

Trad Matthieussent


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