Archive pour janvier 2009

Le Discours sur la tombe de l'idiot

On est fixé tout de suite : dès les premières pages nous assistons à ce qui, de notre point de vue est un crime : un homme est jeté dans un puits, car il est « idiot ». Par ce meurtre que nous faisons connaissance avec un village, celui dont les meurtriers sont maire et adjoint au maire. C’est un village qui se voudrait un microcosme : ses frontières se veulent étanches (pour empêcher l’arrivée de citadins ou autres étrangers), et il tient par-dessus tout à préserver son identité, ses règles, que les villageois n’ont pas besoin d’apprendre puisqu’ils les connaissent depuis leur naissance. Les règles n’ont donc pas à être explicites, il s’agit des lois naturelles qui définissent le bien et le mal, ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. La normalité est donc bien définie : le villageois est normal (puisque être villageois applique naturellement les règles de son milieu), l’autre est dangereux au moins potentiellement. En tout cas il est pénible, en tant que manifestation de la possibilité d’une autre façon de vivre, ailleurs, selon d’autres règles que celles qui régissent ici la vie et la mort. Il en va d’ailleurs de sa survie même, au village, car remettre en cause ses lois, son mode de vie, c’est assurément attenter à la racine de son existence. Soit.

Cette violence, même omniprésente, est parfaitement intégrée par la société villageoise, et n’émeut pas les habitants. Quelqu’un disparaît ? Ça arrive, surtout qu’il pissait sur la porte de la mairie. On retrouve un cadavre dans un champ ? Eh bien c’est fâcheux, mais que voulez-vous, cette fille aux mœurs douteuses n’appartenait pas à la communauté. Du reste, sans doute le coupable est-il cet étranger qui vient de s’installer dans une ferme voisine. Il faut en effet gagner le droit d’exister dans cette communauté, il faut s’intégrer ou mieux, ne pas essayer de s’incruster. Il arrive toutefois que des villageois, ou des fermiers du coin, se rebellent quelque peu, ou ne supportent plus la violence. Il est à craindre que ces personnes ne soient tout simplement bannies, par l’indifférence de tous à l’égard de leurs souffrances, ou d’une façon un peu plus radicale, sans être nécessairement moins sournoise.

L’auteur s’intéresse à plusieurs figures de ce monde résolument clos et à bien des égards étouffant, et en particulier aux marginaux, autrement dit ceux qui ne sont pas villageois de souche, ou ceux qui remettraient en cause le bel ordre établi. On s’intéresse à leur entêtement, à leur désespoir, et (pourquoi pas ?) à leur désir de s’intégrer à la communauté, en refoulant, le cas échéant, certaines aspirations. Mais l’intérêt de ce livre tient (heureusement) au style de son écriture, et en particulier à sa clarté : des phrases courtes qui rendent impossible tout long discours lyrique ou pathétique, et les tourneraient plutôt en dérision. L’écriture est tout à fait dénuée de haine comme de bons sentiments. Elle suit son cours, rapide, claire. Tant mieux.

Le Discours sur la tombe de l’idiot, de Julie Mazzieri, Chez José Corti

Série Noire

Woaow ! Ou plutôt, comme dirait certain collègue : putain ! Je grimaçais devant la traduction d’un roman de Jim Thompson (qu’on juge déjà du titre, car il faut deviner que Centre mètres de silence, mais qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire, vaut Nothing More Than Murder, un rien plus direct et désespéré, un rien plus… thompsonien si je puis dire). Pourtant, je ne regrettais pas de l’avoir achetée car j’y découvrais que j’adorais Thompson avant de le lire, en quelque sorte, puisqu’il a inspiré Série Noire à Corneau, le film avec Patrick Dewaere, et aussi Marie Trintignan, et loin de moi l’idée d’oublier le tout simplement fantastique Bernard Blier (qui sait jouer le type qui se prend un coup de genou dans les couilles, et déjà ça, si je puis dire, il faut savoir le faire, mais en plus, comment dire, reste grand en se tenant l’entrejambe). Contrairement à Tavernier, qui a complètement foiré l’adaptation de 1275 âmes, notamment (mais pas seulement mais on s’en fout) parce qu’on pleure devant Noiret qui récite la pauvre traduction de la Série Noire, Corneau rend merveilleusement, pour le plus grand effroi du spectateur, l’esprit et l’univers de Thompson. Et la gueule de Dewaere, idéale pour jouer un personnage du ricain : celui du pur paumé persuadé de maîtriser aussi peu que se soit le cours de son existente, et qui ne se départit jamais de sa gueule de désespéré, même lorsqu’il semble (ou se croit) heureux ! Son boulot (au personnage, pas à Dewaere) est bien sûr merdique : il est chargé de recouvrer les dettes pour le compte d’un patron cynique (le délicieux Blier). Il accompli son boulot parce qu’il le faut bien, et sans doute, aussi, qu’il aime un peu ça, distribuer les mandales, même s’il est loin de s’en glorifier (en même tant quand on voit la gueule de sa bonne femme…). Je ne vais bien sûr pas te raconter le film, et surtout ne pas te décrire les multiples rebondissements de l’action. Je ne suis d’ailleurs pas sûr qu’on puisse vraiment parler de rebondissements quand il s’agit, pour le personnage, de s’enfoncer toujours un peu plus, mais avec une ténacité certaine, dans les emmerdes, poussé par son désir de vivre une autre vie, et aussi par l’attirance qu’il éprouve pour la passivité provoquante de Marie Trintignant. On croit que cette fois, ça y est, il va s’étouffer avec tout ce qu’il est obligé d’avaler. Mais non.

Les Etoiles à Midi

La chaleur brouille la vue, empêche de penser, provoque mirages et autres hallucinations, plonge les personnages dans un état second. Voir les étoiles à midi, essayer de vivre sur cette étoile, cette fournaise, cet enfer. Le rhum n’est sans doute pas le remède indiqué pour étancher cette soif-là, mais peut-être est-ce le moyen, attiser un feu interne, de supporter la chaleur infernale, ou plutôt de ne plus la sentir, la subir. Rhum ou pas, le Nicaragua que décrit Denis Johnson dans ce bouquin ne laisse pas la moindre place à la lucidité, au sens du réel, et par suite – il doit bien y avoir une sorte de logique là-dedans – à la moralité. Il s’agit bien de personnages perdus dans l’enfer, arrivés pour quelque motif, qu’il soit clair ou non, ça n’a plus d’importance. On laisse tout de même entendre qu’on n’arrive pas en enfer pour rien, mais si on n’est pas soi-même au courant de la raison de cette fatalité, ou qu’on l’a oubliée. Ce savoir n’apporterait pas grand chose, de toute façon. Les personnages, en particulier une Américaine (la narratrice) et un Anglais, ne maîtrisent de toute façon presque rien, et ne sont soumis qu’aux impératifs de ce qui leur apparaît comme leur destin, qu’ils mettent en branle malgré eux et dont ils préfèreraient arrêter la marche. Comme dans Angels, Johnson nous parle de l’irresponsabilité de ses personnages, mais aussi de l’inéluctabilité du mal qu’ils font ou qu’ils subissent– du moins telle qu’elle est perçue par l’Américaine prostituée journaliste humanitaire narratrice, par ailleurs impliquée dans un bizarre trafic de devises. Ce n’est pas que ça ne leur demande aucun effort, de faire ce qu’ils font plutôt que rien, c’est seulement qu’ils agissent sans vraiment y penser, sans chercher à évaluer les conséquences de leurs actes, mais parce que l’idée leur en est venue à l’esprit, et s’est imposée. La narratrice peut raconter parce que plutôt qu’une actrice véritable de l’intrigue, qui ne serait pourtant rien sans elle, elle se définit comme observatrice, à la manière des journalistes, qui pullulent naturellement en cette année 1984 de troubles politiques violents – ils en vivent – ou à la manière des agents de la CIA – pareil. « (…) to observe is my designated agony, the sharpest punishment is just to watch. »

Les personnages ne peuvent pas échapper à leur destin, ils ont perdu prise, peut-être à cause de la chaleur, de l’alcool, de l’argent ou d’un autre narcotique, et on assiste, sous les yeux de la femme, à une descente dans les profondeurs infernales, territoire des militaires et des agents secrets, forces démoniaques à la poursuite d’un Anglais maladroit et improbablement naïf, défaut majeur et impardonnable – ce n’est pas en enfer qu’on peut espérer obtenir de l’aide (elle n’a pas le sang froid, brûlant de rhum, mais elle survit quand même bien mieux que l’Européen sous les latitudes en question). Ils sont tous les deux pris dans une sorte de délire, chacun le sien même si le fond, le désir, la sexualité, le décor est commun. La nature de ce délire n’est pas évidente : éthylique ou, d’une certaine façon, mystique ? Ils sont poussés par des forces qui les dépassent. C’est ce qu’ils croient. Il faudrait d’ailleurs prendre le temps de mieux repérer les motifs religieux qui apparaissent, sous forme pervertie sans doute, dans les œuvres de Johnson (qu’on commence par lire le titre de ses livres). On le fera peut-être mieux pour ses autres bouquins.

I was caught up in a cloud of rage… I sensed cool sanity drifting just beneath me but couldn’t reach it. “All I’m saying is be ready. Be ready to find out that this is Hell.

“It isn’t Hell. This is all quite real.”

“If it wasn’t real, it wouldn’t be Hell.”

That seemed to get him thinking.

“You do have a vivid world view,” he said.

The Stars at Noon, de Denis Johnson, chez HarperPerennial ou chez Bourgois.

1275 âmes

En un sens c’est une pourriture, une raclure, et je ne m’y frotterais pas, de peur d’être contaminé par les infections qui pullulent dans son bled pourri : Potts « qu’est, à peu près aussi proche du trou de balle de la Création qu’on peut se le permettre, sans se faire mordre un doigt. » Oui, il n’est pas forcément beau à voir, mais on ne peut pas s’empêcher de sourire avec compréhension à ses manigances, à Nick Corey, Shérif du comté des Pottsvillois, cette bande de démons cyniques qui ne peuvent s’empêcher de montrer les dents, toujours prêts à pendre, à fusiller, ou, c’est le minimum, à cracher leur chique sur leur voisin (mais de préférence sur les étrangers et les nègres, tu vois le genre).

Les malformations morales des habitants de ce bled, contrairement à ce qui se passe dans le splendide Nuit de fureur, ne génère pas de difformités physiques remarquables, seulement certaines laideur langagière : « Tu as de l’éducation, Nick. Pourquoi parles-tu comme un illettré ? – L’habitude, j’imagine. On s’encroûte, à force. La langue et la grammaire, c’est comme le reste, ça se rouille. On s’en sert pas – puisqu’il y a pas vraiment de demande -, alors on tarde pas à perdre la main. Le bien et le mal, par exemple, on finit par plus savoir ce qu’est l’un et ce qu’est l’autre. » 1 275 âmes (par qui ont été zigouillés les 5 du titre anglais Pop 1 280 ?) serait-il une sorte de manifeste Krausien, inspiré des Derniers jours de l’humanité ? Si le parallèle entre les grossiers personnages du Sud américain, racistes, violents, bigots (entre autres choses) et les Viennois, nationalistes, bellicistes et raffinés (entre autres qualités) ne prêtait pas à rire, je serais prêt à le soutenir. D’ailleurs, le rire ne manque pas, malgré les habitants de Potts, ou plutôt grâce à leur énormité, et parce que les coups qui se donnent sont tellement tordus… (plus c’est tordu, plus il y a de plaisir, même si c’est inavouable).

Pour ce qui est de l’intrigue, pour le moins jubilatoire, disons seulement que Nick Corey en a marre de se prendre des coups de pieds aux fesses (à prendre au pied de la lettre) : il ne peut plus s’asseoir tellement il souffre, donc il se décide à agir, et ça fait très mal. Car, Nick Corey, il est pas si con qu’il en a l’air, et il n’est pas shérif en chef du canton de Potts pour rien. Il faut de la qualité. Mais bien sûr Jim Thompson ne se satisfait pas d’une simple histoire de vengeance, et il faut lire jusqu’au bout pour vraiment sonder le fond de l’âme de Nick Corey, même si c’est pour se prendre la porte dans la gueule.

1 275 âmes, de Jim Thompson, en Folio Policier


RSS Fric-Frac Club en fusion

  • Erreur, le flux RSS est probablement en panne. Essayez plus tard.