2666

Il ne raconte pas les crimes. Il ne nous révèle rien sur la paniques des victimes, ne nous dit rien de l’adrénaline, les tentatives de fuite, les cris. On ne voit que le résultat : les rapports d’autopsie, les décisions d’enterrer ces femmes dans la fosse commune, comme les flics on se trouve devant le fait accompli. Il préfère nous faire suivre les types qui, eux, survivent, les flics, les criminelles, les femmes qui protestent, ou pas, les Américains venus là, parfois, pour retrouver une femme qui a disparu. Il ne s’attarde pas sur le spectaculaire, les rapports d’autopsie, s’ils révèlent évidemment les violences subies par les femmes, soulignent plutôt l’indifférence de celui qui rédige, c’est son métier, des rapports relativement détaillés, mais la plupart du temps lacunaires même si toujours, forcément, froidement morbides. Il ne nous dit que peu de choses des romans qu’écrit Archimboldi, mais on le voit naître, se battre, ne pas se battre, commencer à parler, voyager, lire, faire l’amour, on l’aperçoit à sa table, il cherche une machine à écrire, il vieillit, comme toutes les personnes qu’il connaît, comme ses maîtresses. On ne sait rien ou presque des théories au sujet desquels les spécialistes se querellent, mais on les voit eux aussi, à leur façon, baiser, chercher, se débattre, douter, devenir fous, esquiver la folie. Il ne s’attarde pas sur les constructions verbales et son style est le plus souvent, quand il ne rend pas le discours de certains personnages verbeux, direct. Il nous parle, nous raconte une histoire, nous montre quelque chose, mais ne semble pas réfléchir au langage lui-même, ce qui l’intéresse c’est la chair, c’est dire le corps, dire l’absurdité ou plutôt la bêtise des ratiocinations, des histoires qu’on se raconte à soi-même. Le plus souvent on pourrait dire que personne ne fait rien, et, bien installés dans notre rôle de lecteur, on voudrait qu’ils se bougent, se révoltent, prennent la décision qui s’impose, brisent les conventions qu’on déteste, c’est un peu tout ce qu’on se dit mais bien sûr si on fait comme l’auteur et qu’on regarde dehors, et qu’on se regarde vivre, travailler, lire, quoi que ce soit, on se demande si ce qu’on fait c’est bien quelque chose, plutôt que rien. Il faudrait peut-être faire la liste de tout ce dont, dans le livre, on ne sait rien, ou du moins tout ce que le narrateur ne raconte pas directement, les meurtres, les théories, certains personnages qu’on ne connaît que par leurs textes lus par d’autres personnages, ou les histoires vraiment racontées par les personnages, sans le filtre ironique du narrateur, les œuvres ou seulement un passage de l’œuvre d’Archimboldi, et que signifie exactement ce titre ? Encore une fois, comme les personnages et sans doute d’autres êtres moins fictifs, on a le sentiment de rester coincé à la surface des choses, une surface seulement translucide, qui nous laisse deviner qu’il y a bien quelque chose là derrière et qu’on pourrait avoir envie de voir de plus près, mais quel effort serait exigé de nous pour nous approcher du cœur, s’il y en a bien un ? Car en plus de tout son ironie se porte aussi, comme d’autres, sur l’écriture de la fiction, et il rend compte par exemple de pensées que les personnages, en réalité (c’est bien de ça aussi qu’il s’agit), ne pourraient pas avoir, ou des pensées qui sont des constructions sans fondement, juste de la pure affabulation, utile pour combler l’ignorance, ou parce que c’est amusant, de s’imaginer ce qui a pu se passer, quand on n’en sait rien, ou trop peu, et l’imagination est un des ressorts qui nous poussent à essayer d’approfondir l’enquête.

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