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Les Mots croisés, de Fabio Morabito

Il s’amuse, dans ces 15 nouvelles, de notre penchant commun, dont les conséquences oscillent entre le drame et le simple ridicule, à nous raconter des histoires, à nous faire des idées. Pour ce faire il s’attache à ces micro-événements, qui surviennent le plus souvent dans l’intimité, ou au moment où celle-ci s’apprête à se nouer, à ces moments d’incertitude, de mystère pourquoi pas, et de séduction (ou, aussi bien, de jalousie), qui n’attendent qu’une peau sensible pour produire les fantasmes qui guideront les personnages ; épisodes précaires pendant lesquels rien ou presque ne se passe en réalité, mais où tout pourrait advenir, qui font passer les cerveaux des personnages à l’état d’ébullition (par exemple dans les nouvelles « Le Tour du pâté de maison » ou « les Bulgares »). Enfin, n’exagérons rien, car si les personnages de Fabio Morabito ne peuvent s’empêcher de se faire des films, et de se faire piéger par le scénario qu’ils se sont imaginé, parfois à leur avantage, parfois non, leurs passions sont le plus souvent pacifiées, civilisées dirait l’autre, et s’ils se trompent ce n’est pas sans avoir au préalable soigneusement calculé les moyens d’arriver à leurs fins. Le problème est que celles-ci ne correspondent pas à leur désir profond et, finalement, tant mieux pour eux si leurs plans n’aboutissent pas, ils préfèrent comme ça, en fait, rester peinard, plutôt que poursuivre le mirage d’une ambition qui n’est qu’à peine la leur (cf. le jeu à multiples dupes dans « le tennis du vendredi »).

Des 1001 façons de ne pas savoir ce qu’on veut, ou de se planter dans l’idée qu’on se fait de l’état d’esprit d’un autre. Quelques figures. Un soldat athénien sorti avec Ulysse du monumental cheval de Troie ne veut même pas se battre, mais passe pour un héros. Son seul vœu est de faire du cheval, si bien conçu et sculpté, un nid douillet pour fonder une famille, mais il a toutes les peines du monde à réaliser ce projet pourtant clairement plus simple que jouer au grand guerrier. Un cadre de grande entreprise contant fleurette (essayant) à la fille de son patron, ou encore un type qui se croit beau et écrivain, ou un correcteur attaché à ses convictions et préjugés, en matière de style, rendues caduques par la faucheuse. Tous se trouvent d’une certaine façon pris au piège que leur tend Morabito, qui prend un malin plaisir à glisser ces imprévus minuscules qui feront s’écrouler l’édifice des croyances et aspirations.

Si on se régale de ces péripéties qui n’en sont presque pas, c’est le fait de la finesse du dessin que trace chaque histoire, qui s’insinue et se grave aisément dans notre esprit ; on se trouve ainsi plongé dans le détail du tourment de l’esprit du type tenté de jeter un œil par la petite porte qui sépare sa chambre d’hôtel de celle de sa voisine, puis dans celui d’un chevalier en armure sur le point d’en embrocher un autre. Le plaisir tient aussi à ce qu’on attend, le sourire aux lèvres, le dénouement chaque fois surprenant qui nous montrera, comme aux personnages, ce qui se trouve derrière le voile qu’ils se placent eux-mêmes devant les yeux, si l’on peut dire. De l’humour donc, mais surtout cet art de décrire précisément des liens d’apparence ténus, provisoires ou profonds, qui déterminent la puissance des effets des coups du sort (cf. « Les mots croisés » – l’histoire de deux sœurs qui n’ont plus d’autre lien, n’habitant plus sur le même hémisphère du globe, que les mots croisés que l’une envoie à l’autre, après les avoir remplis puis gommés – justement, tout tiendra aux signes que perçoit la sœur dans la façon donc les grilles sont crayonnées, ou non).

Les mots croisés, de Fabio Morabito, chez José Corti.

Intimité et démocratie

L’intimité, une conquête moderne

« L’intime désigne l’ensemble des liens qu’un individu décide de retrancher de l’espace social des échanges pour s’en préserver et élaborer son expérience à l’abri des regards. » L’intime dépend d’une décision, et donc de la liberté de l’individu de ne pas laisser ses voisins, sa famille, l’Etat, ou pourquoi pas une église, se mêler des relations privilégiées qu’il noue avec qui bon lui semble. L’intime n’est cependant pas l’ensemble des choses qu’on soustrait aux regards ou au jugement des autres, mais plus précisément ce qui, dans cet espace personnel et privé, dépend de mes sentiments, de mon affection, de ces relations au sein desquelles on sait pouvoir s’exprimer comme on le veut, comme on est, sans se soucier des règles de la bienséance, voire de la morale, et par suite, éventuellement, du « politiquement correct ». Alors que dans le cadre des échanges sociaux courants je respecte spontanément certaines règles de bienséance, en plus de la loi, l’intimité est un espace où je suis en confiance, au point, si tel est mon souhait, d’agir ou parler d’une façon qui choquerait dans un lieu public ou même dans n’importe quel club privé. En ce sens, l’intime permet une sorte de créativité et une remise en cause –fût-elle provisoire- du convenu, qui n’a pas lieu d’être ailleurs. On comprend donc ce que Michaël Foessel veut dire par : « un monde sans intimité est un monde où les réserves de protestations s’amenuisent. » Car si nous ne disposions pas d’intimité, non seulement nous serions soumis aux lois, mais également aux conventions sociales, et le domaine du permis s’en trouverait amputé d’autant.

L’auteur nous rappelle que l’intimité est une invention de la modernité, générée par plusieurs facteurs, sociologiques, urbanistiques et architecturaux, ou politiques. D’un point de vue politique il s’agit bien d’une conquête pour la liberté des individus, au point même que « (…) l’aménagement d’un espace pour l’intime participe de l’apparition d’une conscience publique autonome », de la même façon que l’apparition du journal intime coïncide avec celle d’une presse libre ; la liberté de conscience, reconnue par les institutions, est d’une certaine façon rendue possible par l’instauration de ces espaces et relations où l’on est libre de penser et d’agir sans crainte du jugement d’autrui. C’est en ce sens que sont liées intimité et démocratie : « l’intime n’est pas une donnée naturelle, mais le résultat d’une conquête sociale et politique. En ce sens, il faut aller jusqu’à dire que « la possibilité de l’intime a pour sens ultime la démocratie. » » [la citation est d’Anthony Giddens, La Transformation de l’intimité]. La démocratie se caractérise notamment par ce fait qu’elle laisse aux citoyens la liberté de nouer des relations intimes, et considèrerait comme une remise en cause de la liberté, et par suite de l’intégrité des individus qui composent la société, les tentatives de jugement de comportements « déviants » aux yeux de l’Eglise, du pouvoir, ou des opinions de n’importe quel autre individu.

L’auteur insiste pour ne pas limiter l’intime à la vie dans l’espace domestique. L’intimité suppose en effet l’égalité entre les partenaires, alors que dans l’espace domestique et privé peuvent se reproduire les rapports de domination qui apparaissent ailleurs, par exemple entre les hommes et les femmes. En outre, l’espace public (ou plutôt l’ensemble du non-intime) est toujours régit par la convention sociale, alors que sous le regard de l’autre, dans l’intimité, je peux être moi-même, me mettre à nu, sans crainte de son jugement.

La remise en cause de l’intimité et ses conséquences politiques

En quoi l’intime se trouve-t-il menacé, et en quoi est-ce un problème politique ? On s’en doute un peu, après que sont apparus les liens entre l’instauration de l’intime et la démocratie.

Il me semble surprenant que ce soit dans le comportement des hommes politiques que l’auteur voie un des principaux problèmes. Non seulement le comportement de Sarkozy exhibant ses amours à Disneyland semble, d’une certaine façon, dénigrer ou désacraliser l’intime, puisqu’il fait de ses relations amoureuses un spectacle, mais Michaël Foessel voit également un danger dans le comportement général de la classe politique, qui s’exhibe pour mettre en avant sa proximité avec les électeurs. Il prend l’exemple d’une émission de télévision, diffusée pendant la dernière campagne présidentielle, où « des gens » venaient exposer leurs problèmes, les candidats étant invités à présenter les solutions qu’ils envisageaient pour les résoudre. C’est dans cette relation individuelle, mise en scène, que se situe, pour l’auteur, un des problèmes : alors que la politique devrait être le lieu où on aborde les questions communes, l’homme politique, dans sa volonté d’être toujours plus proche des électeurs, se retrouve à faire des promesses à chaque individu, non seulement dans le cadre de ladite émission, mais en général : « un programme politique n’a plus guère de chance de convaincre s’il ne prend pas la dimension d’une promesse faite non plus à la nation envisagée comme un tout, mais à chacun d’entre nous pris isolément. La promesse fabrique de la proximité là où la politique traditionnelle instaurait de la distance entre gouvernants et gouvernés. Surtout, elle nous en dit plus sur celui qui l’énonce que sur ceux à qui elle s’adresse : « promettre » c’est instaurer un rapport à soi exempt de toute équivoque, et dont on espère qu’il suscitera la confiance. » Cette proximité rabat le politique sur les problématiques domestiques, et par suite le dégrade, en plus de risquer des déceptions d’ordre affectif.

Mais plus intéressant, à mon avis, est le risque de disparition de l’intimité des citoyens, et ses raisons : le comportement volontaire de ces citoyens eux-mêmes (cette question n’est pas abordée de front dans le livre – dont d’ailleurs je ne fais que mentionner certains aspects). En effet qui oblige à exhiber ses relations intimes ? Pourtant, on constate que de nombreuses personnes ne voient pas d’inconvénient à laisser des caméras s’immiscer chez eux pour que les téléspectateurs contemplent le spectacle de leurs relations de couple, par exemple (je ne sais pas si tu vois de quelle émission je parle, mais tu pourras toujours trouver d’autres exemples). Personnellement, je me fous que Sarkozy décide de ne rien conserver pour son intimité, mais je vois plutôt un problème dans le fait que certains concitoyens ne semblent tout simplement pas avoir besoin d’espace d’intimité, et ne verraient donc pas d’inconvénient, éventuellement, à leur remise en cause, progressive ou brutale. Finalement ce qui dérange dans ces cas c’est que ces personnes vivraient tout aussi bien dans un régime démocratique, et Michaël Foessel montre le lien entre ce régime et la protection de l’intime, que dans un régime autoritaire, qui s’immiscerait dans les aspects de la vie intime des individus, je ne sais pour quel motif –pas nécessairement idéologique – mais par exemple au nom de la santé publique. C’est plutôt l’indifférence des citoyens à l’égard de la préservation de leur propre intimité qui pose un problème de nature politique, justement parce qu’elle est le signe qu’ils ne se soucient en rien de la sauvegarde de la liberté, dont l’aménagement libre de l’intime est un des aspects. S’ils se moquent de leur propre liberté, je ne vois pas pourquoi ils s’opposeraient à la remise en cause de celle des autres, qui sauraient peut-être quoi en faire.

La Privation de l’intime, de Michael Foessel, éditions du Seuil

Extrait de La Privation de l'intime, de Michaël Foessel


Avant une modeste note sur ce livre, un extrait de l’introduction, de la problématique :

L’erreur [de croire au pouvoir de la communication publicitaro-politique – sans voir son échec] vient de ce que l’on évalue le pouvoir de la communication à l’aune des seules campagnes électorales où, de fait, la mise en scène de soi est devenue reine. Dans une telle logique, le vainqueur est ipso facto adoubé comme « meilleur communicant » : il n’y a qu’un pas à franchir pour conclure qu’il a gagné parce qu’il a su montrer de lui-même ce que nous désirions voir. Mais lorsque l’atmosphère de campagne est retombée, il se trouve peu d’analystes pour constater que l’hystérie communicationnelle se retourne immanquablement contre le vainqueur. Le cas Sarkozy est pourtant exemplaire : l’opinion n’a pas admis qu’un président continue à se comporter comme un candidat en offrant quotidiennement le spectacle de sa personne et de sa vie. Ce décalage entre ce que nous pouvons supporter d’un individu qui désire le pouvoir et ce que nous refusons à un homme qui le possède n’est pas une mauvaise voie d’entrée dans le problème de la crise de la représentation.

Celle-ci s’exprime souvent dans le sentiment d’avoir été « trahi » par les élites. Politiquement, cette impression est ce qu’il y a de plus dangereux : elle se trouve à l’origine des affects antidémocratiques les plus virulents. Or, c’est un sentiment de ce genre qui menace de s’emparer de nous chaque fois que les hommes politiques se risquent à faire étalage de leur « vie privée ». L’impression d’être « trahi » ne se laisse pas ramener à la déception devant l’impuissance du pouvoir politique, elle s’y ajoute. Elle participe à sa manière du constat désabusé devant les promesses de la démocratie. Il reste alors à comprendre dans quelle mesure une certaine idée de l’intime est indissociable des promesses démocratiques, au point que son discrédit affecte le rapport que nous entretenons avec le politique.

Extrait de la Mort volontaire au Japon

Rien que pour toi et parce que c’est la pause, le passage auquel je pensais en faisant une allusion au geste suicidaire de Mishima.

Il est certain que Mishima ne se berça jamais du faux espoir de réussir : quel miracle aurait pu le sauver ? D’emblée, son intention fut suicidaire, et toute l’aventure politique, d’ailleurs ardente et sincère, dont il enveloppa son vœu de mort semble avoir été concerté en vue de la conclusion : procédé de romancier habitué à construire une intrigue à rebours.

(…)

Dans le dernier acte de Mishima, ce fut alors la seconde scène, celle du balcon. Il apparut là, au plein soleil de midi juste, surplombant d’une dizaine de mètre cette foule bruissante d’étonnement. On vit sa petite silhouette sanglée dans l’uniforme de son invention tout à coup sauter sur le parapet, se redresser. Les poings sur les hanches, il se lança dans sa harangue. Le silence absolu qu’il avait réclamé n’est plus de notre époque : les hélicoptères de la police et de la presse, les allées et venues des voitures, les sirènes des ambulances à plusieurs reprises étouffèrent son discours. Mais l’eût-on parfaitement entendu, on ne l’aurait pas mieux compris, ni mieux reçu. Ses considérations sur l’article 9 [qui veut que le Japon n’entretienne plus d’armée], sur l’esprit national, sur l’idéal militaire, sur la décadence moderne, parurent confuses, abstraites. Son appel au peuple des soldats ne recueillit que leur indifférence et leur hostilité. Des sarcasmes, des quolibets lui répondirent : « Descends de là-haut ! », « ça suffit ! », « il est fou ! ». Ce projet de rébellion militaire en vue d’imposer l’abolition de la Constitution fut aussitôt perçu pour ce qu’il était : une chimère de fiction politique. Mishima s’impatientait : « Silence ! Ecoutez. Un homme fait appel à vous. Etes-vous des hommes ? Des hommes de guerre ? Est-ce qu’un seul parmi vous se lèvera avec moi ? » Cette question lancée à pleins poumons : êtes-vous des hommes ? (et toi, es-tu un homme ?) c’est précisément celle qui, venue de son inconscient, avait inquiété toute sa vie d’une fascination de la virilité. Son imminent sacrifice serait seul capable de lui apporter une réponse, et de lui imposer silence. L’homme qu’il cherchait, c’est en lui seul qu’il aurait à le trouver, dans son ventre ouvert, pour le produire aux yeux de tous. Il eut alors des paroles de résignation et de mépris : « je vois que vous n’êtes pas des hommes. Vous ne ferez rien. Je ne me fais plus d’illusions sur vous. » Pour finir, il cria trois fois « Tenno Heika banzai ! Vive l’Empereur ! » Bras écartés, ses mains gantées de blanc tendues au ciel. Puis on le vit disparaître.

(…).

Je préfère ne pas citer le récit du seppuku en lui-même, qui n’est pas beau du tout.

Seppuku et dictature : en lisant La Mort volontaire au Japon, de Maurice Pinguet

L’occident ne manque pas de cas ou de récits de suicides. Toutefois, comme le montre Maurice Pinguet, la société japonaise se distingue, en particulier des cultures chrétiennes, en laissant une place de choix, dans son éthique, à la mort volontaire. Il fallait par exemple accomplir certains rites pour se tuer dignement : c’est le fameux seppuku. L’auteur se plaît d’ailleurs à rappeler que le suicide, en occident depuis la fin de l’antiquité, est plus ou moins considéré comme l’acte d’un possédé (par opposition à certains Grecs, les stoïciens, pour qui savoir mourir au bon moment est pour ainsi dire un art, une marque de sagesse). Bien sûr, là-bas comme ici, il arrive qu’on se tue dans un mouvement de désespoir : parce qu’il est impossible de vivre comme on est ou comme on veut être, parce que nos désirs ou aspirations sont incompatibles avec les institutions en présence. Ainsi ces couples qui se noient parce que la rigidité des lois du mariage « arrangé » empêche de vivre un amour libre. La différence n’est pas là, mais tient d’abord à ce qu’au désespoir premier s’ajoute pour les cultures de type chrétien (entre autres), le désespoir que provoque l’interdit de ce tuer. On est effondré de ne pouvoir vivre, et torturé de ne pouvoir mourir., selon Pinguet. Non seulement on se tue, mais, en plus, avec mauvaise conscience. Les cultures de la mort volontaire se manifestent également dans la différence de perception ou de signification qu’on attache au geste : dans un cas c’est la conséquence d’une aliénation, dans l’autre le fruit d’une mûre délibération (véritable mort volontaire).

Maurice Pinguet s’attache à décrire les conditions de possibilité, culturelles, de cette différence d’appréciation du suicide, et pour cela il cherche à établir la généalogie (il se réclame explicitement de Nietzsche, entre autres – Hegel occupe une belle place) de cette conception de l’acte, qu’on a longtemps considéré, au Japon, avec respect et admiration. L’auteur cherche d’ailleurs dès le début, ou presque, à distinguer sa démarche de celle des sociologues : il s’agit de philosophie, de chercher les sources des valeurs et du sens accordés à l’acte de se tuer, et par suite, peut-être, à celle de la vie.

En expliquant, Pinguet cherche non seulement à nous rendre les conceptions des Japonais moins étranges, mais met en avant la supériorité qu’il décèle dans la perspective japonaise, qui fait de l’acte de se tuer un fruit de la volonté parmi les autres, qu’il n’est pas nécessaire de condamner, mais qu’au contraire il est sain de permettre. Ainsi le livre s’ouvre-t-il sur le « hara-kiri » de Caton l’ancien, qui décide de se tuer lorsque la République laisse sa place à la tyrannie : si ses amis s’étaient retenus de se lamenter face à cette décision, son geste aurait été moins difficile. De toute façon sa volonté était fixée et pleinement assumée, inutile d’en rajouter, si l’on peut dire.

Bon d’accord, mais comment convaincre qu’il est admirable de s’ouvrir le ventre et de répandre ses entrailles sur le sol en attendant la fin ?

Le suicide est vertueux. On se tue par devoir. L’origine c’est ça : dans une bataille un grand chef est en train de perdre la bataille et il sait que, conformément à la tradition, on va lui couper la tête et, pour éviter tout risque de représailles au cours des siècles à venir, toute sa famille : « il ne suffisait pas de tuer les chefs vaincus, il fallait anéantir leurs enfants, leurs petits-enfants, héritiers de leur vengeance. » Comme s’il prenait acte de sa défaite, le guerrier, plutôt que tendre le coup au sabre de l’ennemi, dans un dernier sursaut d’orgueil, lui retire le plaisir de le trucider : « en se tuant, les chefs dérobaient à l’ennemi non certes sa victoire, mais bien son triomphe. Ils échappaient aux pires humiliations, suivies d’une mort certaines. » L’héroïsme est incontestable; il faut certes une volonté hors du commun pour s’enfoncer un sabre dans le ventre avec sang-froid, en toute conscience, et après délibération logique, comme ne cesse de le répéter Pinguet. Certes, certains mauvais esprits ont pu chercher à montrer que se battre jusqu’à la mort était encore plus grandiose que se tuer, mais le seppuku avait un attrait indéniable sur nombre de guerriers. On raconte qu’en 1333 plus de 400 soldats sont passés par le fil de leur propre lame, en même temps ou presque. Certes, ce genre de sacrifice de soi peut faciliter les transitions politiques d’un régime à l’autre, comme l’interprète Pinguet au sujet de l’ère Meiji et de la disparition du statut privilégié des samouraïs, qui préférèrent se sacrifier, et permirent ainsi un changement de régime.

Cette attitude, et son acceptation comme norme, est le résultat de l’impossibilité de tout pardon ou rédemption, sous quelque forme que ce soit. C’est en outre un des principes qui a justifié la tyrannie exercée par la classe guerrière sur le reste du peuple. Moi, grand samouraï que je suis, je peux te trancher la tête si je constate que tu agis mal. En effet, si moi j’agissais mal, je m’ouvrirais le ventre. Si le pardon est impossible, c’est d’ailleurs aussi (et c’est la source) qu’on ne considère jamais l’intention d’un acte, mais seulement l’acte lui-même et ses conséquences. Ainsi, un samouraï pouvait nous montrer qu’il avait bien quelque chose dans le ventre pour des vétilles : « une négligence était réputée humiliante, elle se vivait comme une honte à effacer. Il arrivait qu’on se tuât pour expier une étourderie. » Cette attitude n’était pas sans contrepartie contre ceux qui n’avaient sans doute pas grand-chose à faire du goût des guerriers pour la mort : « cette rigueur disciplinaire s’inscrivit dans les lois et s’étendit aux gens du commun : en cas d’accident mortel, un édit de 1742 prescrit la décapitation du conducteur qui n’a pas su diriger sa charrette ! » Et c’est qui subit les conséquences de l’intransigeance dont s’honorent les types armés de katanas ? Ce n’est pas pour rien si seuls les samouraïs pouvaient s’honorer d’un hara-kiri.

Le sens de l’honneur n’était pas sans avantage pour le pouvoir dictatorial en place, et autrement dit le shogun. Les samouraïs devaient en effet obéir à leur chef suprême, qui pouvait exiger d’eux qu’ils s’assurent du tranchant de leur lame sur leur propre abdomen. Le souverain disposait ainsi d’un moyen redoutable pour maintenir l’ordre malgré la vigueur potentiellement turbulente de ses guerriers.

Le lien entre le régime politique et la pratique du seppuku est d’ailleurs sensible dans la réception du suicide de Mishima, du moins dans son pays : « le malaise l’emporta sur l’admiration : on voyait trop ce que l’acte avait eu de factice et d’emphatique. » La présence des journalistes au moment du passage à l’acte ne justifie pas seule ce sentiment, et n’est qu’un des éléments accentuant l’anachronisme du geste : il se tue au nom de l’empereur, alors que celui-ci a déjà renoncé (depuis plus de 20 ans) à tout rôle, politique ou symbolique., qui justifiait ce genre d’extrêmités. Maurice Pinguet ne peut que le souligner, malgré son admiration pour la manifestation du courage : « kitsch et rétro : la tradition n’est plus que sa propre parodie. »

A propos d'un livre de Tatiana Arfel : l'Attente du soir

Je n’évoque que la première partie du roman. De toute façon ce que je peux en dire est ambigu plein de tristesse, compassion, couleurs, beauté et tristesse. J’ai été touché, mais comme surpris de l’être, parce que les moyens employés ne correspondent pas toujours à ce que j’appellerais mon goût, peut-être seulement une somme d’habitudes creuses. Bref.

La première partie s’intitule : un plus un plus un. Trois narrateurs disent comment tout commence, on les voit naître. (Chaque chapitre est composé de trois textes, qui décrivent chacun un épisode du parcours des personnages).

Giacomo, le propriétaire du cirque, clown, artiste, dresseur de caniches (et, accessoirement, de lions), est sans doute celui qui subit le moins la souffrance : il a son chapiteau plein de couleurs, et de rires d’enfants, qui empêchent la grisaille, pour ne pas dire la mort sous l’une quelconque de ses formes absurdes, de prendre toute la place. Giacomo (qui reprend le nom de son père et de ses aïeux avant lui) ne peut détruire le Sort qui rôde et le poursuit, mais il le tient à distance, il ne le laisse pas plus s’installer dans ses pensées, qu’il ne pose d’ailleurs trop longtemps dans aucune des villes où sa troupe se produit. Il peut vivre dans l’attente du soir, de la représentation, de la poésie, du plaisir des sens décuplé par l’art du spectacle.

Mlle B., qui n’a même pas de nom, essaie de survivre à sa transparence. Sa mère, depuis sa naissance, ne la regarde même pas. « Et pourtant, mère au foyer, c’est avec moi qu’elle devait passer tout son temps. J’entrais dans la course de ses préoccupations quotidiennes au même titre que les commissions, le ménage, l’argenterie, le repassage, mais avec un fort handicap dû à ma nature organique, c’est-à-dire bruyante, mobile, odorante. » Mlle B. disparaît, n’apprendra jamais à exprimer ses émotions les plus banales à l’aide de son visage : à quoi bon, puisque personne ne la regarde ? Un grand espoir naît qui semble pouvoir la préserver de la folie qui la poursuit, mais sa mère l’étouffe sans pitié, sous les yeux effrayés du lecteur qui se trouve pris d’une haine fatale pour ce personnage maternel, alors que c’est la catastrophe qui guette Mlle B. :

« Je me couchai, en proie à des fusées d’idées qui rendaient la peau de mon crâne de plus en plus transparente. Je sentais ma cervelle se détacher de moi et je la voyais, blanche et pleine de filaments, voleter à travers la pièce. Il y avait des idées qui s’en détachaient pour s’inscrire dans l’air comme des messages de fumée, mais je ne pouvais pas les lire. C’étaient des idées dans une autre langue, des hiéroglyphes en volutes bleues qui succédaient aux hypothèses raisonnables que j’avais égrenées quelques heures plus tôt. Et puis je vis ma cervelle, colée au plafond, rosir et rougir, elle grésillait, aucune fumée n’en sortait plus : il y eut un drôle de bruit, comme celui d’un court-circuit électrique, et elle devint noire. Ensuite elle rétrécit peu à peu jusqu’à se confondre avec une tâche grisâtre qui s’étalait sur le mur. A ce moment-là je ne pensais plus rien. »

La survie du môme, le troisième personnage, n’est pas plus assurée. Le môme est un petit garçon qui ne sait pas parler, abandonné dans un terrain vague. Il bouffe l’herbe qui pousse quand elle pousse, ou ce que lui ramène un chien : seule source de chaleur que peut produire sa vie. Il vit dans le gris et le marron de la boue et des tôles, ne s’aventure pas tout de suite au-delà du mur, et ne s’y décide que sous le coup de la faim et de son désir de couleurs. Il découvre leur pouvoir, apaisant ou stimulant, et leur accorde la même valeur que la nourriture indescriptible qu’il ingurgite. D’ailleurs, il ne met à peindre avec les aliments qu’il récolte, une fois le soir venu, dans des sacs poubelles bleus. Mais lui n’est pas vraiment malheureux : il n’a jamais rien connu d’autre, semble-t-il. On l’est pour lui.

Que dire de ces personnages ? Ils sont tous trois, à leur façon, en manque de sensations, de couleurs, de vie, de chair, de sentiment d’exister, mais le sort ne leur en fournit pas à tous la même dose, et les laisse ainsi en danger de mort. Que dire de cette première partie ? La tristesse est parfois pesante, apaisée seulement par l’art du cirque et les découvertes colorées du môme, et quelques rares moments de respiration pour la jeune femme. Mais l’auteur est particulièrement habile à rendre les univers où habitent les trois voix. Et on se dit qu’on ne peut pas laisser les personnages dans cet état, ce ne serait pas correct. Et si l’écriture est si efficace à nous transmettre des passions tristes, on attend de se délecter des couleurs plus vives à venir.

L’Attente du soir, de Tatiana Arfel, est publié chez Corti.

Le Discours sur la tombe de l'idiot

On est fixé tout de suite : dès les premières pages nous assistons à ce qui, de notre point de vue est un crime : un homme est jeté dans un puits, car il est « idiot ». Par ce meurtre que nous faisons connaissance avec un village, celui dont les meurtriers sont maire et adjoint au maire. C’est un village qui se voudrait un microcosme : ses frontières se veulent étanches (pour empêcher l’arrivée de citadins ou autres étrangers), et il tient par-dessus tout à préserver son identité, ses règles, que les villageois n’ont pas besoin d’apprendre puisqu’ils les connaissent depuis leur naissance. Les règles n’ont donc pas à être explicites, il s’agit des lois naturelles qui définissent le bien et le mal, ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. La normalité est donc bien définie : le villageois est normal (puisque être villageois applique naturellement les règles de son milieu), l’autre est dangereux au moins potentiellement. En tout cas il est pénible, en tant que manifestation de la possibilité d’une autre façon de vivre, ailleurs, selon d’autres règles que celles qui régissent ici la vie et la mort. Il en va d’ailleurs de sa survie même, au village, car remettre en cause ses lois, son mode de vie, c’est assurément attenter à la racine de son existence. Soit.

Cette violence, même omniprésente, est parfaitement intégrée par la société villageoise, et n’émeut pas les habitants. Quelqu’un disparaît ? Ça arrive, surtout qu’il pissait sur la porte de la mairie. On retrouve un cadavre dans un champ ? Eh bien c’est fâcheux, mais que voulez-vous, cette fille aux mœurs douteuses n’appartenait pas à la communauté. Du reste, sans doute le coupable est-il cet étranger qui vient de s’installer dans une ferme voisine. Il faut en effet gagner le droit d’exister dans cette communauté, il faut s’intégrer ou mieux, ne pas essayer de s’incruster. Il arrive toutefois que des villageois, ou des fermiers du coin, se rebellent quelque peu, ou ne supportent plus la violence. Il est à craindre que ces personnes ne soient tout simplement bannies, par l’indifférence de tous à l’égard de leurs souffrances, ou d’une façon un peu plus radicale, sans être nécessairement moins sournoise.

L’auteur s’intéresse à plusieurs figures de ce monde résolument clos et à bien des égards étouffant, et en particulier aux marginaux, autrement dit ceux qui ne sont pas villageois de souche, ou ceux qui remettraient en cause le bel ordre établi. On s’intéresse à leur entêtement, à leur désespoir, et (pourquoi pas ?) à leur désir de s’intégrer à la communauté, en refoulant, le cas échéant, certaines aspirations. Mais l’intérêt de ce livre tient (heureusement) au style de son écriture, et en particulier à sa clarté : des phrases courtes qui rendent impossible tout long discours lyrique ou pathétique, et les tourneraient plutôt en dérision. L’écriture est tout à fait dénuée de haine comme de bons sentiments. Elle suit son cours, rapide, claire. Tant mieux.

Le Discours sur la tombe de l’idiot, de Julie Mazzieri, Chez José Corti


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