A propos d'un livre de Tatiana Arfel : l'Attente du soir

Je n’évoque que la première partie du roman. De toute façon ce que je peux en dire est ambigu plein de tristesse, compassion, couleurs, beauté et tristesse. J’ai été touché, mais comme surpris de l’être, parce que les moyens employés ne correspondent pas toujours à ce que j’appellerais mon goût, peut-être seulement une somme d’habitudes creuses. Bref.

La première partie s’intitule : un plus un plus un. Trois narrateurs disent comment tout commence, on les voit naître. (Chaque chapitre est composé de trois textes, qui décrivent chacun un épisode du parcours des personnages).

Giacomo, le propriétaire du cirque, clown, artiste, dresseur de caniches (et, accessoirement, de lions), est sans doute celui qui subit le moins la souffrance : il a son chapiteau plein de couleurs, et de rires d’enfants, qui empêchent la grisaille, pour ne pas dire la mort sous l’une quelconque de ses formes absurdes, de prendre toute la place. Giacomo (qui reprend le nom de son père et de ses aïeux avant lui) ne peut détruire le Sort qui rôde et le poursuit, mais il le tient à distance, il ne le laisse pas plus s’installer dans ses pensées, qu’il ne pose d’ailleurs trop longtemps dans aucune des villes où sa troupe se produit. Il peut vivre dans l’attente du soir, de la représentation, de la poésie, du plaisir des sens décuplé par l’art du spectacle.

Mlle B., qui n’a même pas de nom, essaie de survivre à sa transparence. Sa mère, depuis sa naissance, ne la regarde même pas. « Et pourtant, mère au foyer, c’est avec moi qu’elle devait passer tout son temps. J’entrais dans la course de ses préoccupations quotidiennes au même titre que les commissions, le ménage, l’argenterie, le repassage, mais avec un fort handicap dû à ma nature organique, c’est-à-dire bruyante, mobile, odorante. » Mlle B. disparaît, n’apprendra jamais à exprimer ses émotions les plus banales à l’aide de son visage : à quoi bon, puisque personne ne la regarde ? Un grand espoir naît qui semble pouvoir la préserver de la folie qui la poursuit, mais sa mère l’étouffe sans pitié, sous les yeux effrayés du lecteur qui se trouve pris d’une haine fatale pour ce personnage maternel, alors que c’est la catastrophe qui guette Mlle B. :

« Je me couchai, en proie à des fusées d’idées qui rendaient la peau de mon crâne de plus en plus transparente. Je sentais ma cervelle se détacher de moi et je la voyais, blanche et pleine de filaments, voleter à travers la pièce. Il y avait des idées qui s’en détachaient pour s’inscrire dans l’air comme des messages de fumée, mais je ne pouvais pas les lire. C’étaient des idées dans une autre langue, des hiéroglyphes en volutes bleues qui succédaient aux hypothèses raisonnables que j’avais égrenées quelques heures plus tôt. Et puis je vis ma cervelle, colée au plafond, rosir et rougir, elle grésillait, aucune fumée n’en sortait plus : il y eut un drôle de bruit, comme celui d’un court-circuit électrique, et elle devint noire. Ensuite elle rétrécit peu à peu jusqu’à se confondre avec une tâche grisâtre qui s’étalait sur le mur. A ce moment-là je ne pensais plus rien. »

La survie du môme, le troisième personnage, n’est pas plus assurée. Le môme est un petit garçon qui ne sait pas parler, abandonné dans un terrain vague. Il bouffe l’herbe qui pousse quand elle pousse, ou ce que lui ramène un chien : seule source de chaleur que peut produire sa vie. Il vit dans le gris et le marron de la boue et des tôles, ne s’aventure pas tout de suite au-delà du mur, et ne s’y décide que sous le coup de la faim et de son désir de couleurs. Il découvre leur pouvoir, apaisant ou stimulant, et leur accorde la même valeur que la nourriture indescriptible qu’il ingurgite. D’ailleurs, il ne met à peindre avec les aliments qu’il récolte, une fois le soir venu, dans des sacs poubelles bleus. Mais lui n’est pas vraiment malheureux : il n’a jamais rien connu d’autre, semble-t-il. On l’est pour lui.

Que dire de ces personnages ? Ils sont tous trois, à leur façon, en manque de sensations, de couleurs, de vie, de chair, de sentiment d’exister, mais le sort ne leur en fournit pas à tous la même dose, et les laisse ainsi en danger de mort. Que dire de cette première partie ? La tristesse est parfois pesante, apaisée seulement par l’art du cirque et les découvertes colorées du môme, et quelques rares moments de respiration pour la jeune femme. Mais l’auteur est particulièrement habile à rendre les univers où habitent les trois voix. Et on se dit qu’on ne peut pas laisser les personnages dans cet état, ce ne serait pas correct. Et si l’écriture est si efficace à nous transmettre des passions tristes, on attend de se délecter des couleurs plus vives à venir.

L’Attente du soir, de Tatiana Arfel, est publié chez Corti.

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