Le Temps où nous chantions, 3/3

Leur monde, réel chez eux, mais utopique et impossible dehors, est donc plein de nuances. Il n’existe pas deux couleurs, le blanc et le noir (alors qu’à l’extérieur tout ce qui n’est pas blanc est censé être noir), mais une multitude de teintes, de tonalités subtilement différenciées. Le territoire où trouvent à s’accorder ces nuances, du moins dans l’enfance, est musical. C’est un jeu de permettre aux tessitures de s’accorder, aux mélodies de se métamorphoser en d’autres, de fusionner, de s’harmoniser. Les parents, qui se rencontrent lors du concert historique de Marian Anderson en 1939, l’homme ayant entendu la femme chanter dans la foule, créent sous leur toit une bulle musicale, et les enfants n’ont pas de jeu plus naturel que chanter les arias des classiques, chanter en chœurs qui s’élèvent au dessus de la mêlée de l’histoire à laquelle ils sont tout simplement sourds, ou plutôt à laquelle ils s’efforcent de faire la sourde oreille. Les enfants développent ainsi un talent, le don de leurs parents et de toute leur ascendance, qu’on encourage à développer auprès de professeurs, d’institutions. La mère connaît cette histoire, et est réticente à laisser ses enfants s’aventurer dans ce milieu. Voilà cependant les enfants jeté dans le réel, feutré et mélodique, mais qui ne manquera pas d’hostilité, puisque leur bizarrerie saute aux yeux, et qu’on se demande ce qu’ils font là, pourquoi ils ne jouent ou ne chantent pas une autre musique, qui correspondrait mieux à leur teinte, à leurs racines à ce qu’on suppose être leur passé. Cependant cette musique est assurément la leur, elle est leur être même, depuis leur naissance. Le frère du narrateur, en particulier, est un prodige vocal, qui devra non seulement faire face aux juges blancs, mais aussi à ses doutes, ceux d’un homme qu’on accuse de jouer le jeu de l’ennemi. Le chant est sublime, il permet de concentrer toutes les contradictions, les aspirations, toutes les émotions des personnages, leurs amours, leurs frustrations, mais que peut-il alors que tout brûle ? Et, encore une fois, n’y a-t-il pas inscrit, depuis leur enfance, sur leur comportement, leurs goûts la marque d’un blanc qui les dénaturerait ? Quel peut-être leur rôle, que faire de ce qui leur a été donné, comment s’en servir d’instrument pour faire advenir le futur dans lequel voulaient vivre leurs parents ? Rien n’est tranché, rien n’est binaire, mais au contraire riche de développements subtiles, d’ornements lumineux, qui, et même toi veille branche, vont t’émouvoir profondément, je te préviens.

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