Quelques notes sur Ethique et économie, d'Amartya Sen

Il faut préciser que l’ambition de Sen dans ce texte n’est pas d’élaborer une éthique appliquée au domaine de l’économie, du moins dans les conférences qui donnent leur titre au recueil. Il s’agit plutôt pour lui d’essayer de montrer en quoi l’économie devrait prendre en compte les comportements éthiques pour effectuer ses prévisions. Il prend pour point de départ le constat qu’il existe des comportements désintéressés : certains se battent sans espérer en tirer un avantage personnel, mais, par exemple, au nom d’une Cause (quel est le lien entre cette attitude et le domaine de l’économie?), pour des droits ou la liberté d’un peuple, etc. Puisque ces comportements existent, et que la théorie économique, pour être valide, doit rendre compte de la réalité des comportements, la théorie économique aurait tort de limiter sa conception du comportement humain à la recherche de son propre bien être, ce qu’elle fait pourtant, nous dit l’auteur. On remarque donc qu’il ne s’agit pas, comme pourrait le laisser espérer le titre, de reprocher à l’économie réelle (la production de biens, la consommation, la concurrence…) son manque de moralité ou d’humanisme, ou de regretter qu’elle ne respecte pas une éthique minimale (je ne sais pas moi, le respect de la personne au sens large). Il ne s’agit pas non plus de proposer une éthique qui serait économiquement avantageuse pour ces des acteurs de l’économie qui, de fait, ne pensent qu’à leur avantage. Il s’agit plutôt d’une épistémologie, d’un manifeste pour que la science économique élargisse sa conception de la rationalité des motivations humaines.

Cette différence, même si le texte ne manque pas d’ambiguïté, engage une conception particulière de la vocation de l’économie : son rôle serait de décrire l’action humaine et les échanges entre individus, plutôt que montrer comment agir de façon optimale dans le contexte du marché, ou pour réaliser des transactions, etc. Sen se place donc sur le terrain de la conception économique. Ainsi, il conteste la validité de la théorie économique du bien-être, qui ne fait dépendre le bien être que de l’obtention d' »utilités ». Sen note, non sans raison évidemment, qu’un homme peut considérer avoir réussi une action au nom de valeurs, au nom d’une conception de ce qui doit être, plutôt qu’en son nom propre. Il prend l’exemple d’un homme qui s’est battu pour renverser un régime totalitaire. Je vois bien en quoi il s’agit d’une contestation d’un utilitarisme primaire. Je l’interprète surtout comme la contestation de la validité de cette théorie pour l’action humaine prise globalement. Mais ne pourrait-on supposer que dans le domaine de l’économie, au sens de l’activité économique, l’utilitarisme est de mise? Pour saisir l’homme dans son ensemble, l’éthique utilitariste n’est peut-être pas valable, mais dans le champ d’action économique, il ne peut du moins pas être éliminé d’un revers de main, surtout pas en mettant en avant des exemples relevant de la politique générale. N’est-ce pas justement pour cela que l’activité économique nous dégoûte parfois, parce qu’elle est impersonnelle et ne prend en compte que des raisons instrumentales, utilitaires, et n’a rien à foutre de ses effets sur les hommes (je ne sais pas moi, les salariés par exemple)?

Sen mobilise notamment Aristote pour montrer la permanence du lien entre éthique et économie. Le problème c’est qu’il me semble qu’Aristote entendait par économie une éthique appliquée, la théorie qui permet de décider de ce qu’il vaut mieux faire afin de gérer ce bien secondaire que sont les biens possédés. Or Sen semble n’attribuer le plus souvent à la théorie économique qu’une fonction descriptive.

Les actes « éthiques » peuvent avoir des conséquences sur l’activité économique, ce qui justifie la prise en compte de ces mobiles pour anticiper les actions des hommes. Sen prend à ce propos l’exemple des grèves des années 80 en Angleterre, et de l’existence de deux camps chez les ouvriers : les grévistes et les casseurs de grève. Mais les différences de comportements sont-elles dues à des mobiles éthiques, ou simplement à une divergence de la perception de l’intérêt individuel? Ce n’est pas évident, et Sen ne développe pas beaucoup l’exemple. Laisse-moi essayer de replacer son utilisation dans son contexte par une assez longue citation.

« (…) même s’il s’avère qu’une attitude obstinée et impitoyable est celle qui risque le plus de produire de bonne conséquences économiques, compte tenu d’effets indirects, il n’est pas pour autant absurde de penser qu’il y a une valeur gravement négative dans le fait d’être incapable de se montrer à froid impitoyable et sourd aux appels à l’aide.
Ces dilemmes, et leurs corrélats psychologiques sous forme de pauses, d’hésitation, de remords, etc., sont évidemment beaucoup plus importants pour de nombreuses activités culturelles et sociales qu’ils ne peuvent l’être pour les décisions économiques. Mais ces conflits et impasses ne peuvent pas non plus être exempts d’incidence sur l’économie, puisqu’ils peuvent influer sur le comportement des êtres humains, dont l’économie étudie les actions. » (p. 65)
(Il me semble que la mission qu’il assigne à l’économie est étrange, et je ne peux que grimacer quand j’entends qu’il a été chargé car le connard qui dirige l’Etat d’établir des indicateurs du bonheur de la population. Il n’y aurait plus rien d’intime mais tout serait récupérable par le marché? Peut-être que j’interprète mal, ce ne serait pas la première fois)
Plutôt que dire que certaines actions échappent au champ de l’économie, et faire de l’économie une science régionale, Sen préfère considérer que rien n’échappe à sa capacité d’analyse.

Je ne vais pas t’ennuyer plus longtemps avec ça, mais la dernière conférence est tout de même intéressante, puisque Sen essaie de montrer comment les outils de la théorie économique peuvent profiter à la réflexion éthique, et non seulement l’inverse. (je te conseille cependant le passage sur Nozick page 68, qui le remet à sa juste place, alors que j’avais peur qu’il en fasse un gentil maladroit et incompris). Comme par hasard, c’est la théorie des jeux qu’il mobilise, sous un angle particulier. La théorie des jeux permet en effet de montrer, quand on le veut bien, comment la coopération entre les individus est préférable pour chacun à la poursuite individuelle de buts égoïstes, dans un contexte où les dépendances réciproques sont indéniables.
« Même si l’on n’intègre pas les buts d’autrui dans ses propres buts, la reconnaissance de l’interdépendance peut suggérer le respect de certaines règles de comportement qui n’ont pas nécessairement une valeur intrinsèque [il veut dire par là, me semble-t-il, qu’il ne s’agit pas de règles morales pour lesquelles on serait près à se battre, par exemple], mais qui ont une grande importance instrumentale dans la promotion des buts respectifs des membres du groupe. » (p. 79)
Etrange de constater comment, quand il s’agit de définir un comportement optimale, un conception instrumentaliste reprend le dessus, et non une quelconque morale. Pour être juste, Sen ne conclut pas que l’utilisation de la théorie des jeux permet de conclure que la poursuite de ses propres but peut seule être source de coopération. Il est aussi possible d’être simplement altruiste. Seulement « ces deux types de comportement possibles sont très réfléchis, et tous deux fondés sur d’excellentes raisons ». Bref, il est difficile de voir quoi en déduire. (faudra que je lise ses textes plus « pratiques » sur les problèmes éthiques de la répartition des revenus, par exemple).

En fait il semble simplement que Sen invite à ne pas se limiter à l’économie, mais à prendre d’autres facteurs en compte lorsqu’on est décideur politique. Mais bon, est

-ce en généralisant un mode de pensée économique à l’ensemble de l’action humaine qu’on peut y parvenir? (si j’ai bien compris ce qu’il voulait dire) Est-ce que l’économie doit prendre en compte l’ensemble de l’humain, et non cette partie de son activité qui a trait à ses conditions de subsistance et à son éventuelle prospérité? Franchement j’en sais rien. Mais ce que je crois savoir, c’est que ce domaine de l’action humaine se prête peut aux considérations éthiques, surtout dès qu’il n’est plus question d’individus, mais de groupes et d’entreprises en concurrence. Enfin, bref, je suis trop long, mais j’ai essayé de faire quelque chose de pas trop schématique (quoi t’en penses?). le prochain post devrait être plus amusant (enfin j’espère)

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12 Responses to “Quelques notes sur Ethique et économie, d'Amartya Sen”


  1. 1 Fausto Maijstral 29/01/2008 à 21:40

    J’aurais déjà voulu répondre à ton commentaire de l’autre jour, mais je n’ai vraiment pas le temps malheureusement. Tout ce que je veux dire c’est que je retrouve dans ce papier des traces de ce que j’avais vu dans ton commentaire: une tendance à la réification de notion comme l’entreprise par exemple. C’est peut-être une façon aisée de parvenir à des conclusions, mais dans un raisonnement sérieux, c’est un handicap. Ensuite, le point de vue de Sen sur Nozick ne se comprend que dans l’optique d’une réponse par Sen à la critique nozickienne des théories de Rawls. Je ne suis pas convaincu qu’on puisse en tirer de plus amples conclusions sur la juste place de Nozick (qui est d’ailleurs un auteur confus, prétentieux et contradictoire: pour une étude libérale de l’action humaine, mieux vaut se taper directement « Human Action » de Mises).Enfin, étant donné que Sen est un utilitariste, il est évident que lorsqu’il discute l’optimal, il n’y a pas de traces d’éthique.

  2. 2 Untel 29/01/2008 à 22:29

    pour la réification je prends le point. Je voulais seulement parler de l’impersonnalité des rapports économiques (au sein des entreprises (recherche de productivité optimale) comme dans les pratiques mises en œuvre pour contrer la concurrence par exemple (recherche de compétitivité optimale) – tu vas penser que c’est une obsession, heureusement j’en ai d’autres – impersonnalité qui me semble incompatible avec une appréhension des pratiques en termes éthiques. Peut-être ma vision de ces choses en cette matière est-elle de fait trop schématique, je travaille justement à changer ça.Mes yeux ne supportent pas la lecture de Nozick (j’espère ne pas avoir donné l’impression de l’évoquer sous unjour favorable).En tout cas le texte de Sen se veut une critique de la perspective utilitariste, et j’ai remarqué que quand il s’agit de choses « sérieuses » (de pratique) l’éthique n’a plus de place.

  3. 3 Fausto Maijstral 30/01/2008 à 07:21

    Mais tu ne supportes pas la lecture de Nozick parce que ce qu’il dit est faux ou parce que ce qu’il dit te dérange?

  4. 4 Untel 30/01/2008 à 11:00

    Je partage pas les principes de son raisonnement, et rejette les conséquences qu’il tire du fameux slogan « les individus ont des droits ». Il me semble qu’il ne respecte pas les conditions minimales de la vie en société, et c’est pourquoi, parce que la mise en oeuvre de ce genre de programme « utopique » ne conduirait qu’à générer des conflits sans fin, je rejette (enfin ça n’engage que moi) sa philosophie (est-ce une réfutation de ses thèses? sans doute de leur principe, mais). Elle est inacceptable et, sans doute, dérangeante. Cependant il m’est arrivé une fois, à la fac, de me trouver en difficulté face à son argumentation, alors que je la mettais moi-même en avant, sûr de pouvoir la démonter. C’est pour ça que je ne le supporte pas, du fait d’une opposition de principe, parce que ses thèses « utopiques » n’ont en vérité aucun égard pour nous autres humains, et parce que dans le même temps son argumentation peut subjuguer. En plus, ses positions sur l’état minimal correspondent à des tendances politiques réelles et partagées par certains acharnés de libéralisme, et par conséquent c’est leur nature de proposition pour un programme politique qui pose problème, mais c’est un avis et je ne suis pas sûr de correctement passer le test.

  5. 5 fausto 30/01/2008 à 16:38

    Tu devrais quand même te poser des questions devant ton incapacité à démonter ses thèses.D’autre part, c’est quoi les conditions minimales de la vie en société?

  6. 6 Untel 30/01/2008 à 17:24

    Tu essaies de me (faire) dire quoi? Une société suppose (enfin… je dis ça comme ça bien sûr) la contribution de ses membres à des actions dont ils ne sont pas nécessairement personnellement et directement bénéficiaires, par opposition à un état de privatisation généralisée. Tu veux dire que même dans Nozick une vie en communauté, une paix sociale disons, est possible?

  7. 7 Fausto Maijstral 30/01/2008 à 18:32

    Théoriquement, oui. La charge de preuve est sur toi si tu comptes démonter Nozick et pour ça, il faudra d’abord définir quelles sont les conditions minimales de la vie en société, c’est quoi le profit, et ce que sont des actions dont on n’est pas personnellement bénéficiaires par exemple. Sans ça, on se base sur des pétitions de principes et des convictions intimes. Et c’est maigre.D’ailleurs, quand tu parles de « la contribution de ses membres à des actions dont ils ne sont pas nécessairement personnellement et directement bénéficiaires », tu ne démens pas Nozick puisqu’il prétendra sans doute que la société actuelle ne se maintient que parce qu’une part non négligeable de ses membres est directement bénéficiaire de l’impôt, par exemple. C’est donc tout à son profit de la maintenir ainsi.Je crois que tu prends le problème par le mauvais bout, en fait et qu’il faut chercher ailleurs pour réfuter Nozick.

  8. 8 Untel 30/01/2008 à 19:06

    Il est manifeste que tu connais bien mieux Nozick que moi. La preuve : je suis surpris que tu dises que c’est à l’avantage de Nokick que dire que le fait que l’impôt et l’éventuelle redistribution (c’est de ça que tu parles non?) est une condition de la paix sociale. Je pensais justement que la théorie de Nozick aboutissait à rejeter tout ce qui n’est pas privé, sinon ce qui permet de conserver mes droits, autrement dit, en particulier, la police. Il me semblait justement que pour lui il était illégitime de me demander, et encore moins d’exiger de moi, que je participe d’une façon ou d’une autre à ce qui ne m’intéresse pas. J’aurais dû mieux le lire (ou plutôt vraiment lire son Anarchie…), ou ne pas le revendre. Il est quand même évident que le commentaire ne prétendait pas réfuter d’une pichenette la théorie libérale qu’il défend, ni proposer d’un trait une philosophie à laquelle adhérer. Seulement, je n’avais pas seulement en tête la redistribution, mais les institutions, les services publics, ou ce qui n’est pas privé mais s’adresse en principe à tous les membres. Si ça n’existe pas, qu’est-ce qu’il y a? Je ne demande qu’à apprendre, bien sûr (je note d’ailleurs le nom de Mises, dont je n’ai jamais entendu parler) : comment faire alors?

  9. 9 Fausto Maijstral 30/01/2008 à 19:58

    Non, non, tu ne m’as pas compris. Bien sûr que Nozick ne dit pas que la redistribution est garante de la paix sociale.Ce que je dis c’est que l’argument comme quoi la vie en société n’est pas possible si l’individu n’est pas « forcé » à faire des contributions dont il n’est pas directement bénéficiaire n’est pas pertinent pour rejeter l’argumentation de Nozick. En effet, Nozick te dira que la société actuelle survit parce que la majorité trouve un intérêt à la « redistribution » – parce que les individus dans leur majorité sont concrètement directement bénéficiaires des contributions d’une minorité. Ce qui prouve bien qu’une société basée essentiellement sur l’intérêt individuel fonctionne: c’est déjà le cas dans les pays où la fonction publique est extrêmement puissante.Ce n’est pas pour rien que la lutte des classes est un concept inventé non pas par Marx mais par un libéral, Charles Dunoyer: il voyait le conflit entre les producteurs de richesses et les consommateurs d’impôts.Ce qui devrait bien rendre évident que le problème peut difficilement être abordé en terme d’intérêt ou de profit puisque on peut en tirer des conclusions diamétralement opposées.Je ne dis rien d’autre.

  10. 10 Untel 31/01/2008 à 05:46

    Tu connais bien mieux ces questions que moi. Les philosophies politiques ne fondent pas les sociétés réelles, qui n’en ont pas besoin, ce qui pourrait laisser penser qu’une approche historique serait plus pertinente pour comprendre les rouages qui font fonctionner les structures sociales, les institutions etc. En ce qui concerne le conflit entre les producteurs de richesses et les consommateurs d’impôt, je mettrais peut-être en avant le fait qu’en réalité tout le monde contribue financièrement : les « riches » ne sont pas les seuls à en payer (des taxes aux cotisations) – reste la question du volume de cette contribution – cette question quantitative pourrait être résolue par une répartition égale des capitaux (au cas où les « bourgeois », si tu me permets, se plaindraient de payer plus que les autres), ou politiquement (par chez nous par le moi du vote ou de toute autre expression d’une volonté de mettre en œuvre des projet collectifs. Je ne pense pas avoir dit que les membres d’une société n’avaient pas intérêt à en être membres, mais seulement que tout le monde y a intérêt, et que la contribution que je peux apporter ne sert pas à répondre à un besoin ou autre qui n’appartiendrait qu’à moi, mais qui est partagé par un ensemble et peut être utilisé par tous (du moins par chez nous). Il pourrait effectivement s’agir d’un intérêt que je ne partage pas mais qui bénéficie à d’autres. Cela dit on pourrait peut-être affirmer aussi qu’un individu ne fonde pas seul une société ou un Etat, que les groupes existent toujours avant l’individu qu’il n’est pas possible de ne pas appartenir à une certaine société (mais il est possible d’en être exclu par elle et ses lois). Une étude historique pourrait sembler plus pertinente pour comprendre les rouages effectifs de la constitution de sociétés ou plutôt les changements de régimes, puisqu’évidemment il n’a pas existé d’événement comment la fondation de la société. Je continue à avancer ce genre de choses, mais peut-être vas-tu commencer à t’ennuyer de mon ignorance… bon, faut que j’aille contribuer à la richesse de la société de mon patron

  11. 11 Untel 31/01/2008 à 17:15

    En tout cas je ne m’attendais pas à devoir aborder cette question comme ça en postant le commentaire sur Sen, ça m’apprendra


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