Après une centaine de pages de Gothique charpentier, de Gaddis

Elisabeth, il faut que tu respires. Prends ton temps, détends-toi. Tu ne peux pas rester comme ça, le souffle en permanence coupé, essoufflée par la moindre phrase, le moindre geste. Respire, sinon tu n’arriveras jamais à terminer correctement la moindre phrase, et on ne t’écoutera pas, on ne saura même pas ce que tu essaies de nous dire. Je te l’avoue, c’est agaçant, cet empêchement permanent, cet asphyxie. Passe encore que page 95 tu mélanges le whisky de ton mari avec de l’eau provenant du robinet. Il faut éviter, car ça gâte le goût, mais je te pardonne. Tu crains ton mari plus que tout autre et tu ne veux pas qu’il devine qu’on a bu de sa potion. Mais le problème c’est que tu m’as l’air d’être quelqu’un qui a peur de tout et de tous, en permanence terrorisée, figée dans l’attente de ce qui va te tomber sur la tête. Car les coups pleuvent. Tu accuses, telle page, la bibliothèque d’être responsable des bleus qui s’étalent sur tes bras, mais tu ne nous fera pas accuser ce pauvre meuble, surtout que chez toi, on voit peu de meubles, et de livres, point. Détends-toi. C’est difficile, puisque même lorsque tu te fais couler un bain ton mari débarque pour prendre sa douche, et te reproche encore de tout faire pour te placer de telle façon qu’il t’est impossible de répondre au téléphone, alors même que le sort de ton ménage peut dépendre d’un coup de fil. Respire un coup, prends un bol d’air, puisque c’est justement pour ça que tu as quitté New York pour cette maison, à la campagne, sur les bords de l’Hudson. Car, je te le dis, tu n’es pas commode, Liz. Je te parle franchement car au fond je veux t’aider. Mais tu m’agaces. Certes je ne suis pas un ancien combattant du Viet Nam, peut-être un futur combattant de la guerre qu’aura décidé un fou furieux à la tête de l’armée, mais je ne suis pas comme ton jules, non, heureusement pour mes proches. Je ne te frapperai pas, quelle idée. Cependant, Bethy, toi qui n’a qu’à peine un nom, seulement une multiplicité de diminutifs plus ridicules les uns que les autres (pense-en ce que tu veux, c’est mon avis), il faut que tu te méfies. Peut-être que cette proposition te semblera contradictoire avec l’invitation à te détendre, mais voilà où j’en suis, Betsy, je ne sais plus quoi faire de toi, et si tu ne respires pas un grand coup, te poses quelque part ou fuit ta baraque qui n’est même pas la tienne (choisis, je m’en fous), tu vas te retrouver écrasée entre les deux pages d’un livre fermé, rencognée dans la bibliothèque.
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