Kraft de Magnus Lindberg

Encore un Finlandais! Quand Magnus Lindberg compose Kraft, au début des années 1980, il cherche à créer son grand oeuvre, même s’il n’est pas âgé de 30 ans. Les oeuvres antérieures comptent nombre de travaux de recherches dans le domaine de la musique concrète, ce qui sert peut-être à replacer dans son contexte l’enfantement de cette oeuvre orchestrale « monstrueuse ».

Kraft est un gros bébé, et quand la musique se lance on s’étonne que ce bébé pèse quelque tonnes. Car, suppose-t-on, c’est l’énergie qu’il est nécessaire de déployer pour agiter le gigantesque hochet constitué de tout un tas de grosses caisses, une batterie de cuisine récupérée à la casse, accessoirement un orchestre symphonique, le tout en sifflant aussi fort que possible dans un sifflet tout simple. Il essaie de nous en imposer, et si on ne s’y attend pas, cette explosion primaire risque de nous donner un coup de vieux (on se met à ricaner avec les vieux qui dissimulent derrière leur sourire leur seule envie : fuir).

Le martellement se poursuit, mais quelques lignes se détachent, dans des lieux éparpillés de l’orchestre, au hautbois, au violoncelle, aux cuivres, mais sans ordre repérable, ils semblent tenir, chacun dans leur coin, le discours propre à leur délire post-traumatique, les percussions primitives, répercutées et amplifiées, ne les laissant pas en paix. Quand le volume sonore diminue, la tension subsiste, car les individus, les instruments, qui composent l’orchestre semblent étrangement atomisés et inquiets, même si on perçoit comme une familiarité rythmique à leur folie, parfois précipitée parfois méditative.

Vient un moment de calme relatif, pendant lequel le spectateur n’est pas pour autant rassuré. Des pierres sont frappées les unes dans les autres, on entend quelqu’un souffler dans un tube. Des animaux crient, au loin, et en même temps on frappe sur ce qui est un fût qui, d’habitude, sert à stocker les hydrocarbures. On peut associer ce qu’on veut (n’importe quoi), on est perplexe.

Surtout que le dispositif scénique collabore à la déroute de l’esprit du spectateur-auditeur moyen que je suis. Pendant que les instrumentistes de l’orchestre sont relativement sagement assis à leur place sur la scène, un groupe de types, habillés en blanc et équipés de baskets (pour faire moins de bruit – les chaussures bruyantes pourraient être une piste pour une pièces à venir) se déplacent pour attraper leurs bouts de partition, parmi les différents instruments de percussion répartis du côté du public. En outre, des cuivres sont placés dans les gradins, au risque d’handicaper certains spectateurs à coup de fortissimi, qu’affectionne tellement le Lindberg de ce moment là. Si en plus les enceintes contribuent à troubler notre perception de l’espace, on se retrouve paumé au milieu d’une anamorphose (et on se dit que, quand même, ils auraient pu prévenir les personnes âgées venues écouter l’orchestre de Radio France). Tout cela contribue à l’agitation, à l’énergie sourde ou explosive de la pièce. Surtout, après le premier moment de surprise passé, on se demande ce que Magnus peut bien nous réserver.

Quelques tons identifiables, contredits par d’autres, mais sans s’étouffer, l’orchestre est comme nous, dans l’expectative. Des micros amplifient la chute de grains de sables pendant qu’on a l’impression de se retrouver dans le Zarathoustra de Strauss. Des mélodies-rythmes nous donnent une impression de familiarité, on se détend. Le piano aide la caisse claire (amplifiée) à pousser du pied hors de la salle les derniers fâcheux. Le percussion nous rappelle à l’ordre de l’écoute, et la batterie nous rappelle que le rock a existé, avec de légers coup de balais aux cymbales. L’orchestre s’emporte sur un rythme et un son qui n’est pas sans rappeler certaines boites à rythmes. Toujours quelques trublions dans les cuivres. L’ensemble semble se fatiguer de marteler, nous on est trop hébétés pour penser, on prend juste plaisir à la subversion jubilatoire, la jouissance enfantine. Le contrebasson a survécu, non sans mal, il semble quand même attaqué.

Le chef d’orchestre se met à murmurer dans un micro, dans une langue qui n’est pas le finnois, je peux l’assurer, mais plutôt dans la langue des lemmings, s’ils parlaient. Comme le chef c’est Magnus Lindberg himself, on se dit que personne ne l’a forcé et que c’est bien comme ça.

Coup de gong monumental. Les cordes prennent un air plus reconnaissable, comme si elles se rendaient soudainement compte de ce qu’on les forçait à faire. Mais le battement hypnotique d’un son qui ressemble à une cloche très aigu ne les laissera pas reprendre leurs esprits, les envoûtera. Les flûtes menacent d’explosion, accolées aux cymbales qui traînent par là. Un petit triangle indique que c’est l’heure du banquet.

ça, mes amis, c’est la première partie de Kraft, pièce pour orchestre, ensemble, dispositif de spatialisation et bande de fous furieux mais joyeux.

La suite une autre fois (attendez vous à ce que des type amplifient les bulles produites par leur souffle dans un bocal, tout en froissant un papier plastique, et que le violoncelle se trompe de concert pour jouer une chaconne, alors qu’un percussionniste, sûrement un intermittent du spectacle, souligne la folie et le désordre général. (Il paraît que Magnus Lindberg a utilisé un logiciel pour élaborer un cadre rythmique solide, un système, mais ça reste un chaos, systématique, en tout cas à mon oreille). Une puissance qui revigore.

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