Mulligan stew/Salmigondis, Sorrentino

Dans Gold Fools, Sorrentino écrivait un « roman », exclusivement constitué de phrases interrogatives. L’auteur ne décidait de rien (apparaissait éventuellement en creux, une trame de ce qui devait arriver à ses personnages, s’il leur arrivait quelque chose, on n’est sûr de rien) Est-ce que ça donnait un bon livre? Je ne sais pas vraiment, je n’ai pas eu le courage de poursuivre assez longtemps ma lecture. En tout cas il suffit de quelques pages pour être pris dans un siphon dont on ne devine pas l’issu, ni la profondeur, d’ailleurs il est probable qu’il n’y ait ni l’un ni l’autre, en tout cas personne ne répondra à notre place de lecteur.

Avec Mulligan Stew, il écrit un livre constitué en grande partie de mauvaise littérature. Est-ce que ça l’empêche d’être un bon livre?

L’histoire racontée est celle d’une tranche de la vie d’un mauvais écrivain (très mauvais, ridiculement mauvais, car bien sûr, il n’en sait rien – et n’essayez pas de lui dire, il ne vous écoutera pas), qui, bien sûr, s’efforce, avec ses moyens, d’écrire un livre, un roman. Nous voyons ce que ça donne, en lisant les épreuves des textes écrits par le personnage (qui s’appelle Lamont) : un type (lui c’est Halpin) se trouve dans une pièce et ne sait pas s’il a tué, ou non, son collègue de travail qui est désormais un cadavre allongé sur un divan. Le narrateur (Halpin) nous raconte ensuite, par l’ingénieux procédé des flash backs (utilisé par Lamont), en attendant les flics (les a-t-il appelés?), comment il en est arrivé là, même s’il ne le sait pas vraiment, puisque Qui a tué Ned Beaumont? En quoi Lamont est-il un mauvais écrivain? Ses images sont éculées, il bavarde incessamment à propos de ses obsessions, de ses fétichismes, qu’ils soient verbaux ou sexuels, bref il saisit n’importe quel prétexte pour nous raconter ce qui lui passe par la tête, et ce n’est pas grand chose. Bien sûr il serait judicieux de prendre un exemple. Hélas, chaque texte (écrit par Lamont) est tellement long et fatiguant que je me sens incapable d’en recopier un bout ici. Cette mauvaise littérature existe, et écrite par Sorrentino l’ironiste elle est parfois hilarante.

Discrédité aux yeux du lecteur, qui se demande tout de même s’il ne lui arrive pas, à lui aussi, d’utiliser spontanément de tels clichés pathétiques, l’auteur (Lamont) s’enfonce un peu plus à nos yeux en pleurnichant auprès de ses proches de son manque de notoriété, du manque de sollicitude des critiques etc. Le comble du comique est atteint lorsqu’on tombe sur le journal d’un des personnages du livre écrit par l’auteur. Le personnage se plaint du ridicule des répliques qu’il est contraint de débiter, et nous informe que son collègue, pendant le dialogue qu’on vient de lire, n’osait même pas le regarder dans les yeux, tant il avait honte.

Le livre est donc constitué de textes aux statuts divers, qu’on ne lit pas tous, car certains sont vraiment mauvais, mauvais au point de se tordre (ou plutôt de pouffer sans arrêt -désolé pour cette confession), mais mauvais tout de même. Par exemple, je viens de passer 40 pages d’un texte qui semble être une sorte de pièce de théâtre dont les personnages, pour ceux que je connais, s’appellent Sade ou Joyce, mais dont je suis bien incapable de dire de quoi il s’agit (c’est sûrement de l’avant-garde).

Mais voilà justement où, peut-être, se trouve la prouesse de Sorrentino : nous pousser à nous interroger (sur la mauvaise littérature, la mauvaise littérature d’avant-garde etc) par la forme de ses livres, éblouissante, alors qu’elle le conduit à réunir des textes grotesques, qu’on ne lit même pas. On prend du plaisir alors qu’on n’a même pas envie de lire ce qui est écrit. Une drôle de recette.

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