William Gass, Le Tunnel

Qu’est-ce que le tunnel ? Un trou que l’on ne cesse d’allonger, d’approfondir. Puisque le narrateur ne cherche pas à creuser un tunnel qui conduise vers la lumière – au contraire, comme dans un paradoxe de Zénon (souvent convoqué), celle-ci semble inatteignable, si elle existe – il creuse un trou pour trouver des restes ; il est archéologue, en ce qu’il cherche les restes de ce qui l’a conduit où il est, alors qu’il vient d’achever ce qui devait être son grand œuvre : Culpabilité et Innocence dans l’Allemagne de Hitler.

Pour Kohler (le narrateur), le Parti des Déçus du Peuple a pris le pouvoir au moins une fois, en Allemagne, et a fait connaître le poids et fait exploser la charge de sa déception. Sa chute ne l’a pas fait disparaître, et Kohler en est le plus « digne » représentant.

S’il creuse ce tunnel, c’est plutôt pour se plonger dans les ténèbres et débusquer le mauvais esprit et le ressentiment qui se trouvent sous la terre et servent à tenir les fondations de tout ce qui se construit. Les deux « fanions des émotions et attitudes passives » posés à la suite de la page de titre annoncent d’une certaine façon ce qu’il en est : on creusera de l’envie au sectarisme, ou de l’esprit de vengeance à la jalousie, en passant par l’hypocrisie ou l’apitoiement sur soi-même (notamment).

Ces sentiments, que le narrateur repère dans le déroulement de l’Histoire, trouvent leur origine dans la vie individuelle, celle d’un type mal né entre une mère alcoolique et un père impotent, ou dans les déceptions amoureuses. Kohler écrit l’histoire (celle qui concerne le cours du monde comme celle qui ne concerne que lui) à sa façon, c’est-à-dire avec une sorte de raffinement extrême (comme des méthodes de tortures pourraient être qualifiées de raffinées), qui souligne, avec une certaine perversité, la complaisance et l’apitoiement sur soi-même. Car s’il n’est pas possible de considérer que le texte que compose Kolher-Gass relève de la poésie, il est cependant écrit dans une prose exceptionnellement riche et dense, qui creuse les possibilités, conceptuelles, syntaxiques, métaphoriques ou lexicales (notamment) du langage. L’écriture de Gass n’est jamais vaine, à moins, justement, qu’elle le soit désespérément, dans son acharnement à toujours creuser, à s’appliquer à orner, pendant 700 pages, la parole de bas-reliefs toujours plus fins, précis et élaborés. En cela il se trouve proche des auteurs de méta-fiction tels que Coover, pour qui la littérature ne feint jamais d’être un reflet du réel, mais au contraire trouve sa raison d’être dans son éloignement de la prose quotidienne, ses clichés et facilités. Le point de vue de Gass est cependant différent puisqu’il ne s’agit pas pour lui de créer des personnages empêtrés dans leur statut d’êtres de fictions, mais au contraire d’être (à sa façon) un réaliste (qui parle vraiment du Parti des Déçus du Peuple, qui pourrait être considéré comme doué d’existence – non? « Je soupçonne que le premier dictateur de ce pays se fera appeler Coach »)).

La richesse du style fait de la lecture un travail. Le lecteur se trouve obligé de faire son chemin au milieu des remblais que laisse derrière lui le narrateur. Certains se découragent, ce qui peut sembler étonnant puisqu’on sait que derrière chaque page se trouvent d’autres trésors verbaux, qu’on aperçoit à mesure que creuse l’auteur (et son personnage). Peut-être le désespoir que ne dissimule pas le travail du style est-il responsable du découragement de ces lecteurs, qui sans doute abdiquent rapidement. Le Parti des Déçus du Peuple est constitué d’individus (en l’occurrence il s’agit de Kolher et de ses obsessions propres, et non d’une abstraction) motivés par leur haine, qui les pousse à toujours plus creuser sous leur vie et les institutions, soit pour les renverser, soit pour se rendre compte de l’état de pourriture qui s’empare de l’humain.

Le ratage, malgré le travail de la langue, impressionnant, est au centre du Tunnel (c’est le vide qu’on ne sait ni remplir ni creuser).

« Mon tunnel est ma dispute avec la terre. »

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1 Response to “William Gass, Le Tunnel”


  1. 1 Bartleby 29/09/2007 à 06:25

    Tu as bien fait de laisser un commentaire chez Pedro, ça m’a permis de découvrir ton site. Félicitation pour la qualité de tes articles, en particulier celui-ci. Je suis en train de finir le Tunnel. Un chef-d’oeuvre.


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